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On ne badine pas avec la qualité
On ne badine pas avec la qualité
25 Feb 2020

À l’ONU, l’automatisation et la fièvre productiviste menacent la qualité des traductions.

Il existe aujourd’hui sur Internet d’excellents traducteurs automatiques gratuits, qui produisent à grand renfort d’«intelligence artificielle» des phrases très structurées et donnent l’impression qu’on peut désormais se passer de traducteurs. Pour des textes simples, le résultat est correct, mais pour les textes complexes, une lecture plus attentive révèle de grossières erreurs. Ces dérapages montrent les limites de l’intelligence artificielle qui, même lorsqu’elle s’appuie sur les serveurs les plus puissants, ne peut égaler les connaissances, la culture, le discernement et la profondeur d’un traducteur expérimenté. Un spécialiste de la question, Yoshua Bengio, soulignait récemment dans un article de la revue Québec Science que l’intelligence artificielle ne comprend pas le monde qui l’entoure, et que pour bien traduire il faut comprendre à quoi les mots font référence dans le monde réel. Il ajoutait que même un enfant de deux ans possède une meilleure compréhension. Dans le même article, le chercheur Aaron Courville précisait que l’Intelligence artificielle est capable de reconnaître une vache dans un pré, mais qu’elle ignore la même vache si elle se trouve sur une plage, «comme si la vache avait disparu pour la machine, car on voit rarement des vaches sur la plage». L’être humain, lui, n’a aucune difficulté à la repérer.

Tous à la Mairie!

Chaque mot d’une langue “source” a plusieurs traductions dans la langue “cible”. Par exemple, le verbe anglais to engage, très fréquent dans la prose onusienne, peut selon le contexte ou la postposition qui l’accompagne signifier en français, entre autres: “tendre la main à”, “adresser la parole à”, “prendre à partie”, “affronter”, “dialoguer avec”, “établir des ponts avec”, “entamer des pourparlers avec”, “prendre langue avec”, “se mettre en contact avec”, “se concerter avec”, “faire participer”, “mobiliser”, “s’efforcer de coopérer avec”, “attaquer”, “embrayer”… Une machine est incapable de faire le bon choix, parce qu’elle ne dispose pas de la culture générale, de l’expérience et des connaissances acquises par un professionnel pendant ses études et sa vie privée et professionnelle, au gré de ses lectures, de ses passions et de ses expériences. En raison de la diversité des activités de l’Organisation, les traducteurs de l’ONU sont amenés à traiter au quotidien les sujets les plus variés et à s’intéresser à l’économie, à la diplomatie, au droit, aux sciences et aux techniques, à la géopolitique et à l’histoire… Ils sont capables de reconnaître n’importe quelle vache sur n’importe quelle plage, parce qu’ils ont en tête des images, des concepts, des idées et du sens, contrairement aux machines qui ne connaissent que des octets et des objets. Les machines sont rapides, mais idiotes. Exemple: le 6 janvier 2020, l’ensemble du personnel de l’Organisation recevait un courriel le conviant à une “réunion mondiale de la mairie”… Perplexité. La lecture de la version anglaise a permis de comprendre qu’il s’agissait d’un “Global Town Hall Meeting”, terme onusien désignant une “réunion-débat mondiale”.

Evolutions

En quelques décennies, les traducteurs sont passés du crayon et du papier aux machines à écrire ou aux appareils de dictée, puis aux ordinateurs. L’informatique, qui a tardé à s’installer à l’ONU, y occupe aujourd’hui une grande place. Le système d’aide à la traduction eLUNa (pour “electronic Languages of the United Nations”) est un outil de traduction assistée par ordinateur (TAO) développé au sein de l’ONU pour augmenter la productivité des services de traduction et donc diminuer leur coût. Sa conception et sa mise au point ont coûté beaucoup de temps et d’argent. Ce système de TAO cherche les correspondances entre les segments du texte source et des segments de traductions antérieures, communique avec une très riche base de données terminologiques, et propose une traduction automatique des segments source sans correspondance. Tout utilisateur autorisé peut l’utiliser sur un ordinateur disposant d’une connexion Internet. Le système eLUNa libère les traducteurs de certains gestes et travaux fastidieux et leur permet de se vouer plus efficacement à leur mission. Cette aide est appréciable, notamment pour leur santé, compte tenu du très fort niveau d’exigence et du rythme de travail très soutenu auquel ils sont soumis.

Sacrifier la qualité?

Cependant, si les traducteurs travaillent plus confortablement grâce à leur nouvel outil, leur rapidité n’a guère augmenté. Un léger gain est perceptible pour certains textes très repris et très normalisés, dont la traduction peut facilement être mécanisée sous le contrôle d’un opérateur humain bien formé et vigilant. Cependant, la majorité des écrits de l’ONU, en raison de leur complexité, résistent à la machine. Le gain de productivité est donc marginal, parce qu’on ne peut comprimer le temps nécessaire pour lire entre les lignes, comprendre le contexte, deviner l’intention d’un auteur maladroit ou ambigu, déchiffrer un rapport hâtivement rédigé et non relu – économies budgétaires oblige –, et produire une traduction exacte et fluide. La qualité, ça prend du temps, et le temps, c’est de l’argent. Conséquence: on essaye régulièrement d’imposer aux traducteurs un volume de “production” plus élevé, quitte à sacrifier la qualité sur l’autel de la quantité, en contradiction avec la position de l’Assemblée générale de l’ONU, qui recommande au Secrétaire général de continuer de permettre, grâce à «des services de traduction de haute qualité, un dialogue véritablement multilingue, fondé sur l’égalité de toutes les langues officielles, entre les représentants des États Membres auprès des organes intergouvernementaux et entre les membres d’organes d’experts de l’Organisation» (A/RES/71/328, par. 46).

La pression monte

Faut-il continuer à augmenter la pression sur les traducteurs de l’ONU, recrutés parmi l’élite de la profession et totalement dévoués à leur mission? À ce rythme, les conditions de travail vont se dégrader et il sera bientôt difficile d’attirer les talents vers l’Organisation ou de retenir ceux qui s’y trouvent déjà. Cette pression est d’autant plus absurde que le coût de la page traduite à l’ONU a considérablement diminué en quelques années. La révolution informatique et Internet ont en effet permis au traducteur de faire lui-même ce que d’autres faisaient auparavant à sa place. La recherche des références, la gestion de la terminologie, voire le traitement de texte, autrefois dévolus à d’autres, font maintenant partie de ses tâches. Le traducteur est aujourd’hui plus rentable, puisqu’il fait le travail de plusieurs personnes.

Préserver l’excellence

On l’aura compris, le progrès technique n’améliore pas autant la productivité des traducteurs que le souhaiteraient les décideurs et les comptables. En outre, l’abus des outils informatiques, en simplifiant le travail et en diminuant l’effort intellectuel, peut encourager la paresse et conduire à une érosion de l’exigence et de la qualité. L’érosion des normes de qualité de l’ONU, aggravée par l’importance excessive accordée à la quantité, entraînerait nécessairement une perte de fiabilité de l’information et par voie de conséquence un effondrement de la confiance du public et des institutions. L’ONU, dont la place est de plus en plus contestée, peut-elle se le permettre? Ses rapports, ses résolutions, ses Règlements, sont des textes de référence destinés à être lus dans les six langues officielles, dans le monde entier. Ils ont souvent une valeur juridique et ne peuvent souffrir la médiocrité. L’ONU doit se battre pour préserver l’excellence de ses textes. Ses textes sont les étendards de ses valeurs et de son action. Ses traducteurs sont les porteurs de ces étendards.

* Olivier Meyer est réviseur à la Section française de traduction à l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG) et Vice-Président du Conseil de coordination du personnel de l'ONUG.
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