Entretien avec Antonio Hodgers: Un engagement sur le fil de la vie
Antonio Hodgers. Credit photo : Steeve Luncker
Posted on 29 Sep 2020
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Study for a British university degree in Geneva

Avant de céder la présidence du gouvernement genevois, Antonio Hodgers a accepté de répondre aux questions d’UN Today à l’occasion des 75 ans de l’ONU, un événement très important pour le canton de Genève.

Synthèse  

Du statut de réfugié à l’engagement politique

Lui-même migrant et réfugié, Antonio Hodgers est particulièrement touché de constater que le nombre de réfugiés et de personnes déplacées est aujourd’hui plus élevé que jamais depuis la Seconde Guerre mondiale et ne cesse d’augmenter. La protection des réfugiés a une très longue histoire à Genève, avec la Genève internationale et les Conventions de Genève. En outre, Genève est le canton le plus cosmopolite de Suisse. En décembre 2019, c’est ici que s’est tenu le premier Forum global sur les Réfugiés.

Le père d’Antonio Hodgers, avocat et économiste, fait partie des plus de 30 000 opposants “disparus” pendant la sanglante dictature militaire argentine (1976-1983). Sa mère a plusieurs fois frôlé la mort et sa famille a connu la fuite, la clandestinité et l’errance, au Brésil, en Italie et au Mexique, avant d’être chaleureusement accueillie à Meyrin, dans le froid de l’hiver 1981. Le petit Antonio Antonio avait alors cinq ans.

De cette histoire familiale et personnelle, Antonio Hodgers garde une grande intolérance à l’injustice et le sentiment qu’il est indispensable de s’engager pour tenter d’améliorer le monde. Il est venu à la politique par le monde associatif et humanitaire, par les combats pour les droits des migrants et pour la solidarité internationale. Dès l’adolescence, il a pris goût à l’engagement citoyen local. Il a participé à la concrétisation du projet qui a conféré aux étrangers le droit de vote communal en 2005, et à la création de l’antenne suisse de l’association Hijos, qui réunit les enfants de victimes et d’exilés de la dictature militaire argentine.  

Pour une gouvernance mondiale plus agile et plus inclusive

Antonio Hodgers est convaincu que relever des défis tels que la crise des migrants passe par des actions coordonnées à l’échelle internationale. Le Conseil d’État considère la Genève internationale comme l’une de ses priorités. Il ne manque pas de l’intégrer à ses réflexions, comme le démontre la prise en compte des acteurs de la Genève internationale dans le plan biodiversité, adopté en juin 2020 par le Conseil d’Etat. Le canton, de concert avec la Confédération suisse et la Ville de Genève, apporte aux organisations internationales un soutien matériel “hardware”, par exemple par des prêts pour la rénovation ou la construction de bâtiments. Le canton est aussi sensible aux facteurs immatériels ou “software”, tels que l’accueil et l’intégration des employés internationaux et de leurs familles via le CAGI. Ce soutien inclut l’écosystème international dans son ensemble, en facilitant l’établissement et le travail des très nombreuses ONG qui interagissent avec les Nations Unies. En outre, les acteurs de la Genève internationale sont activement pris en compte dans le plan biodiversité, adopté en juin 2020 par le Conseil d’État.

La pandémie de coronavirus montre clairement qu’aucun État ne peut faire cavalier seul. Le multilatéralisme subit de multiples attaques, mais seule une coordination au niveau mondial peut nous permettre de relever les défis de la santé publique, du dérèglement climatique, des migrations ou de la gouvernance numérique. Il est nécessaire, à l’échelle mondiale, de pouvoir s’appuyer sur des instances de gouvernance plus agiles et plus inclusives, de faciliter l’échange d’informations entre les États, et d’intégrer le plus d’acteurs possible aux discussions.

Au-delà du fonds que le canton met à disposition pour des projets de solidarité internationale, et l’installation des ONG, le Conseil d’État facilite l’installation des missions permanentes des pays les moins avancés, afin de contribuer à l’universalité des représentations des États à Genève. 

Conscience de la précarité, défense de l’environnement

Son histoire personnelle a permis à Antonio Hodgers de comprendre que la vie ne tenait réellement qu’à un fil. Cela explique sans doute sa conscience aiguë des enjeux environnementaux et climatiques : ne pas gaspiller et ne pas jeter inutilement, vivre en appartement, se déplacer à vélo, préférer les produits locaux et de saison… et limiter sa consommation de viande : un vrai défi lorsqu’on est né argentin.

Cet engagement est en phase avec l’action menée à l’échelle du canton et les objectifs de la Conférence de Paris sur le climat. Le Conseil d’État et le Grand Conseil ont décrété en 2019 l’urgence climatique et fixé pour le canton un nouvel objectif de 60 % de réduction des gaz à effet de serre pour 2030, ce qui nécessite de repenser en profondeur les bâtiments, la mobilité et la consommation. Le plan climat cantonal vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles et à promouvoir les énergies renouvelables et une mobilité plus verte. Développement et encouragement d’un commerce local et durable, à travers le label GRTA ou la Maison de l’alimentation Ma-Terre, quartiers verts, renaturations de cours d’eau, corridors biologiques, diversification des peuplements forestiers ou encore développement de cultures économes en eau sont d’autres exemples de la politique menée.

Rendre ensemble cette planète meilleure

Antonio Hodgers estime que seule une coordination au niveau mondial peut nous permettre de relever les défis de notre époque. Il souhaite au personnel du système des Nations Unies de garder ses convictions à l’heure où le multilatéralisme subit de multiples attaques, afin de continuer à œuvrer pour un monde plus juste. “Oui, nous avons chacune et chacun une responsabilité sur cette planète: la rendre meilleure”. 

Le canton de Genève soutient plusieurs initiatives telles que l’exposition “100 ans de multilatéralisme à Genève” réalisée par la Bibliothèque de l’ONUG. Sa version virtuelle mise en ligne le 11 août dernier retrace certains des principaux succès de la coopération multilatérale et souligne le rôle majeur de Genève en tant que centre de gouvernance mondiale. Le public peut y mesurer le travail des acteurs de la Genève internationale à la construction de la paix et au respect des valeurs humanitaires depuis un siècle. Il est aussi invité à s’exprimer sur sa vision d’avenir en participant au sondage #UN75. L’exposition physique doit être lancée le 12 octobre 2020 à la Place des Nations sous réserve de l’évolution de la situation sanitaire.

Entretien intégral 

Quelle sera l’implication du canton de Genève dans la célébration du 75e anniversaire de l’ONU ?

Pour le canton de Genève, le 75e anniversaire de l’ONU est un événement important. Nous soutenons plusieurs initiatives mises en place à cette occasion, notamment l’exposition “100 ans de multilatéralisme à Genève” réalisée par la Bibliothèque de l’ONU à Genève. Sa version virtuelle mise en ligne le 11 août dernier retrace certains des principaux succès de la coopération multilatérale et souligne le rôle majeur de Genève en tant que centre de gouvernance mondiale. Le public peut ici mesurer le travail des acteurs de la Genève internationale à la construction de la paix et au respect des valeurs humanitaires depuis un siècle. Il est aussi invité à s’exprimer sur sa vision d’avenir en participant au sondage #UN75. L’exposition physique doit être lancée le 12 octobre prochain à la Place des Nations sous réserve de l’évolution de la situation sanitaire.

Comment le canton de Genève soutient-il concrètement, au quotidien, l’action des Nations Unies ?

Le canton de Genève, de concert avec la Confédération suisse et la Ville de Genève, s’engage à offrir les meilleures conditions d’accueil possibles pour les organisations internationales afin de les aider à accomplir leur mission. Cela passe par un soutien d’ordre matériel qui inclut les questions immobilières, les transports et les procédures administratives. C’est, en quelque sorte, la version “hardware” de notre soutien. Le canton et la Confédération octroient par exemple des prêts pour la rénovation ou la construction des bâtiments des organisations internationales. Mais le canton est aussi sensible aux facteurs immatériels qui permettent à la Genève internationale de fonctionner. C’est la version “software” de notre apport : nous soutenons l’accueil et l’intégration des employés internationaux et de leurs familles via le Centre d’Accueil de la Genève internationale (CAGI). Nous soutenons également l’écosystème dans son ensemble, en facilitant l’établissement et le travail des très nombreuses ONG qui composent également la Genève internationale et qui interagissent avec les Nations Unies. Elles sont plus de 400.

« Je souhaite au personnel du système des Nations Unies de garder ses convictions à l’heure où le multilatéralisme subit de multiples attaques, afin de continuer à œuvrer pour un monde plus juste »

Antonio Hodgers

Antonio Hodgers, Président du Conseil d’État de Genève © Steeve Luncker

Quel est votre engagement personnel en ce qui concerne les questions environnementales et climatiques ?

Mon engagement personnel passe par des choix tels que celui de vivre en ville et en appartement, ou celui d’effectuer tous mes déplacements quotidiens à vélo. Je suis très attentif à opter préférentiellement pour des produits locaux et de saison et à limiter ma consommation de viande, malgré mes origines argentines ! (Sourire.) Enfin, j’ai appris depuis mon enfance à ne pas gaspiller inutilement. Je m’attache donc à faire durer les objets manufacturés pour lesquels j’ai également une préférence en termes d’achats.

Parmi les nombreux lieux d’affectation de l’ONU, Genève est très prisée en raison de sa qualité de vie, et inversement la présence des organismes du système de l’ONU à Genève contribue au prestige du canton et à l’économie locale. Le Conseil d’État compte-t-il renforcer la Genève internationale, et si oui, comment ?

Le Conseil d’Etat considère la Genève internationale comme l’une de ses priorités et il lui apporte un soutien fort. Au-delà du fonds que le canton met à disposition pour des projets de solidarité internationale, le Conseil d’Etat s’est engagé ces dernières années à renforcer l’écosystème de la Genève internationale, notamment en soutenant l’installation des ONG, mais aussi celle des missions permanentes des pays les moins avancés, afin de contribuer à l’universalité des représentations des Etats à Genève.

Nous souhaitons également contribuer à rendre la Genève internationale plus inclusive, en favorisant l’intégration d’acteurs nouveaux, comme les villes avec la création du Geneva Cities Hub, la science avec le Geneva Science and Diplomacy Anticipator, ou l’Internet avec la Geneva Internet Platform.

La crise sanitaire actuelle montre aussi l’importance de pouvoir disposer d’une information de qualité. En ce sens, le canton participe au développement d’initiatives d’information et de communication permettant une Genève internationale plus efficace et mieux reconnue, par exemple via le site www.geneve-int.ch et le soutien au nouveau média Geneva Solutions.

« Mon histoire m’a surtout permis de comprendre que la vie ne tient réellement qu’à un fil »

Antonio Hodgers

Enfant, vous avez dû fuir la dictature argentine et la Suisse vous a tendu les bras. Quels souvenirs gardez-vous de cette fuite ? Quelle a été votre première impression de la Suisse ? 

Je suis né un mois avant la prise de pouvoir du général Videla, qui a imposé la sixième et la plus sanglante dictature argentine. Mon père était opposant politique, avocat et économiste. Il fait partie des disparus de la dictature, qui sont plus de 30’000. Ma mère s’est protégée dans la clandestinité. Après un passage au Brésil, nous nous sommes envolés vers l’Italie. Des habitants nous ont alors pris sous leur aile, près de Bergame. Nous avons vécu pendant deux très belles années dans une vieille maison délabrée avec d’autres exilés latino-américains. C’est là qu’est née ma petite sœur, que ma mère a eue avec son deuxième partenaire. Ayant l’espoir de retourner en Argentine, nous avons rallié Mexico, où nous avons vécu sous une fausse identité dans un quartier populaire. Puis ma mère et son partenaire se sont fait arrêter. Ma mère a été libérée après deux semaines. Par des contacts, elle a su que quelqu’un pourrait nous accueillir en Suisse. C’est ainsi que nous sommes arrivés à Meyrin en 1981. Ma première impression de la Suisse ? J’étais petit, j’avais cinq ans. C’était une nuit de novembre, il faisait froid.

En quoi cette histoire familiale et personnelle a-t-elle structuré votre cheminement ? 

Forcément. J’en garde en particulier une grande intolérance à l’injustice et le sentiment qu’il est indispensable de s’engager pour tenter d’améliorer le monde. Adolescent, j’ai siégé au Parlement des jeunes de Meyrin entre 1993 et 1996, où j’ai pris goût à l’engagement citoyen local. J’ai aussi participé à la concrétisation du projet qui a conféré aux étrangers le droit de vote communal en 2005. La mise sur pied de l’antenne suisse d’une association nommée Hijos (“les Fils”) m’a aussi beaucoup enrichi. Cette association promeut la reconnaissance sociale de la lutte qu’ont menée nos parents contre la dictature.

Je suis donc venu à la politique par le monde associatif et humanitaire, par les combats pour les droits des migrants, pour la solidarité internationale. En tant que parlementaire, j’ai aussi tenu à aller sur le terrain, notamment à Gaza et en Tunisie lors de la révolution de 2010.

Mon histoire m’a surtout permis de comprendre que la vie ne tient réellement qu’à un fil. Ma mère a plusieurs fois échappé à la mort avant de parvenir à fuir. J’aurais aussi bien pu être volé et placé. Or, j’ai finalement été accueilli par la Suisse, j’ai bénéficié des prestations de l’Hospice général et je suis aujourd’hui président du gouvernement genevois.

Pour cet anniversaire, quels souhaits adressez-vous à l’ensemble du personnel du système des Nations Unies basé à Genève ?

Comme je le disais : seule une coordination au niveau mondial peut nous permettre de relever les défis de notre époque. Je souhaite au personnel du système des Nations Unies de garder ses convictions à l’heure où le multilatéralisme subit de multiples attaques, afin de continuer à œuvrer pour un monde plus juste. Oui, nous avons chacune et chacun une responsabilité sur cette planète : la rendre meilleure.

Vue sur la vieille ville de Genève. ©État Genève
* Olivier Meyer est réviseur à la Section française de traduction à l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG) et Vice-Président du Conseil de coordination du personnel de l'ONUG.