Comment je suis arrivé à l’ONU – Brazzaville-Genève, vol non direct
© Da-Sama-Itoua Nzété
Posted on 5 Jul 2020
Categories: Inside view
Study for a British university degree in Geneva

Témoignage recueilli et résumé par Olivier Meyer.

Le chemin qui mène à l’ONU est souvent pavé de difficultés. Certains d’entre nous ont dû déployer beaucoup d’efforts et de ténacité pour y parvenir. UN Today a recueilli le palpitant témoignage de Da-Sama-Itoua Nzété.

J’ai grandi dans une famille cultivée, au milieu de nombreux frères, sœurs, cousin(e)s et oncles, sur la rive droite du fleuve Congo, à Brazzaville, capitale du Congo-Brazza. Grand comme l’Allemagne et peuplé comme une demi-Suisse, mon pays est remarquable par ses minerais, son pétrole, son « poumon » forestier, ses habitants chaleureux et ses fameux dandies, les “sapeurs”. Ancienne colonie française, le Congo a longtemps été dirigé par les militaires. Enfant, je rêvais de rejoindre les Bérets rouges, unité d’élite de l’armée, pour accéder plus tard à des postes de responsabilité et transformer mon pays. Je ne ratais aucun défilé et suppliais mon père de m’envoyer dans une école militaire. Il n’en fera rien, ce qui me sauvera plus tard la vie.

© Da-Sama-Itoua Nzété

Fuir et survivre

En juin 1997, alors que je passe le baccalauréat, une guerre civile éclate. Fuyant les atrocités et les obus, la famille se réfugie à la campagne. En tant qu’aîné, je suis l'”homme de confiance” de la famille. Mon père, craignant de disparaître, m’a confié l’argent nécessaire notre survie, que je cache dans mes sous-vêtements. Un jour que je suis sorti avec mon cousin pour ravitailler la famille, des miliciens armés font irruption. Ils laissent les femmes, les vieillards et les enfants, mais raflent les hommes, à la recherche de combattants fondus dans la population. Les miliciens soulèvent le t-shirt de mon cousin et découvrent des marques à l’épaule, souvenirs de l’école militaire. Il est immédiatement extrait du rang. Je suis à mon tour examiné, mais je n’ai aucun signe suspect et on me libère.

Étudier pour aider

Avec la guerre, ma famille a tout perdu et je devrai attendre quelques années avant de pouvoir aller étudier à l’étranger, au Bénin puis en Côte d’ivoire.

Rentré au pays en 2003, je travaille et économise pour payer mon billet pour le Maroc où j’ai pu m’inscrire dans une école d’ingénieurs et décrocher une petite bourse. Pendant mes études, je rêve de faire fortune dans l’informatique pour fonder une association pour l’éducation des femmes et des enfants des villages, ou d’entrer dans une organisation internationale pour “faire la différence dans la vie des gens”.

C’est pourquoi je m’inscris en 2009 au concours national de recrutement de l’ONU (NCRE) et, ô joie ! je suis sélectionné.

Persévérance et bonne étoile

Le centre d’examen écrit le plus proche du Maroc est en Europe, mais les difficultés d’obtention d’un visa m’obligent à opter pour la Sierra Leone. Je devrai auparavant passer par le Libéria, car la Sierra Leone n’a pas de consulat au Maroc. À Rabat, je cherche en vain l’ambassade du Libéria, qui a déménagé. Je croise deux jeunes femmes noires s’exprimant avec un accent anglophone : deux… libériennes, qui ont le numéro de téléphone de leur ambassade ! J’appelle et c’est l’ambassadeur en personne qui me répond et s’étonne qu’un jeune homme veuille se rendre dans un pays qui sort d’une guerre. Touché par mon histoire, il m’obtient immédiatement le visa.

Da-Sama-Itoua Nzété © ILLUSTRATION PALOMA REDONDO

Le temps presse. Je m’envole pour Monrovia, où je réussis à obtenir mon précieux sésame. Je dois continuer le voyage par la route parce je n’ai plus d’argent pour l’avion. Comme il n’y a pas de ligne de bus, je dois prendre le taxi. Quelques contrôles routiers et bakchichs plus tard, j’atteins la frontière, où des policiers m’humilient pour me racketter et me font perdre de précieuses heures. Pour rattraper le temps perdu et pour éviter de traverser la jungle de nuit, je prends des taxis-moto jusqu’à Kénéma – un trajet chaotique et interminable, cramponné derrière les chauffeurs. À Kénéma, je n’ai plus assez d’argent pour payer les six heures de bus jusqu’à Freetown mais je sympathise avec un brave homme, qui m’offre à boire et… l’argent du voyage.

Pour rattraper le temps perdu et pour éviter de traverser la jungle de nuit, je prends des taxis-moto jusqu’à Kénéma cramponné derrière les chauffeurs.

Dernière ligne droite

Le lendemain, je suis à Freetown, capitale de la Sierra Leone. Surprenant mon reflet dans un seau d’eau, je comprends pourquoi les gens me regardent bizarrement : la poussière de la route a déposé sur mon visage une épaisse pellicule rouge. Je me lave, et je vais passer l’examen. De retour au Maroc, je reçois fin 2009 un courrier de l’ONU m’invitant à passer une épreuve orale à Genève. Nouveau casse-tête administratif pour le visa, que, j’obtiens finalement, et j’atteins enfin le Palais des Nations. Au retour, on me bloque à l’aéroport de Genève : “pas de carte de séjour valable pour le Maroc”. Je me tire d’affaire en expliquant aux gardes-frontière que j’adorerais rester en Suisse et en leur demandant de m’héberger. On me pousse illico dans l’avion.

Quelques difficultés administratives plus tard (mes notes et diplômes congolais ont disparu et les établissements ont été détruits par la guerre) l’ONU me proposera un premier poste à New York. Deux ans et demi de plus, et j’obtiendrai un deuxième poste à la Division de la gestion des conférences de l’ONUG, où je suis actuellement informaticien et responsable de l’équipe Support et formation pour le projet Indico.

* Olivier Meyer est réviseur à la Section française de traduction à l’Office des Nations Unies à Genève et représentant du personnel du Service linguistique.