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Tourisme alpin: les défis de la prochaine saison hivernale
Crise de l’énergie, réchauffement climatique et retour éventuel de la pandémie. Les enjeux ne manquent pas pour le tourisme en montagne
1 Dec 2022

À la question désormais presque traditionnelle depuis que le climat se réchauffe « y aura-t-il de la neige à Noël ? » est venue s’ajouter ces deux dernières années la question « pourra-t-on faire du ski avec la pandémie de Covid-19 ? ». Et en 2022 une nouvelle question est apparue: « y aura-t-il assez d’électricité pour faire fonctionner les remontées mécaniques cet hiver ? »

Mais avant de nous pencher sur cette dernière question, rappelons que le ski a été un modèle de développement touristique très puissant dans les vallées alpines depuis la fin de la 2ème guerre mondiale. Au point qu’aujourd’hui, lorsque l’on parle du tourisme alpin en hiver, on pense essentiellement aux domaines skiables, considérés comme la colonne vertébrale de tout l’écosystème touristique en montagne.

La pertinence de ce modèle est aujourd’hui questionnée par les principes du développement durable. Faire du ski, est-ce durable ? Pour tenter d’y répondre, on peut se référer aux 17 objectifs de l’Agenda 2030 pour le développement durable. Dans leur représentation graphique habituelle, ces 17 objectifs sont posés les uns à côté des autres, sans hiérarchie entre eux. L’Université de Stockholm propose une représentation alternative sous forme de « gâteau de mariage » qui place la biosphère, et les 4 objectifs qui la concernent, comme base de la société, puis de l’économie, et de leurs objectifs respectifs.

Représentation des objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 selon le Stockholm Resilience Centre (SRC) de l’Université de Stockholm

Cette représentation schématique montre comment les dimensions sociales, économiques et écologiques du développement durable sont liées entre elles. Dans la pratique, la mise en œuvre de la durabilité nécessite en effet souvent des compromis entre les aspects économiques, écologiques et sociaux. En fin de compte, la dimension écologique devrait prévaloir, en tout cas dans les pays alpins où les besoins essentiels sont couverts, car le maintien du vivant est une condition sine qua non au fonctionnement de la société et de l’économie. Ceci est aussi valable pour les stations de sports d’hiver.

Dès lors il paraît peu raisonnable de poursuivre l’agrandissement des domaines skiables, leur liaison ou la généralisation de l’enneigement artificiel. Certains domaines skiables tentent pourtant de faire perdurer le modèle jusqu’au bout, en investissant des montants colossaux dans les retenues collinaires et les réseaux d’enneigement artificiel afin d’atteindre le 100% de pistes enneigables mécaniquement. Ce alors même que l’eau et l’énergie sont des ressources rares comme on en prend brutalement conscience en cette année de sécheresse et de crise énergétique.

Si la question de la disponibilité de l’eau varie fortement d’une station à l’autre, toutes sont confrontées pour la première fois cet hiver au problème d’une possible pénurie d’électricité. Les Remontées mécaniques suisses ont pris les devants et communiqué à leurs membres une série de bonnes pratiques afin d’économiser l’électricité. La branche a adopté un plan lui permettant si besoin de diminuer sa consommation électrique afin de répondre aux objectifs d’économie qui peuvent lui être fixés par la Confédération en cas de pénurie. On parle par exemple de baisser la vitesse des téléphériques et télésièges, de fermer une partie du domaine skiable ou de raccourcir les heures d’ouverture de certaines installations.

En plus d’une possible pénurie, certaines sociétés doivent également faire face à une augmentation massive des coûts de l’énergie. En Suisse les gros consommateurs d’électricité (plus de 100’000 kWh par an) peuvent depuis 2009 décider de rester sur le marché régulé ou d’opter pour le marché libre. La plupart des sociétés de remontées mécaniques ont ainsi choisi le marché libre qui offrait ces dernières années des tarifs plus bas que le marché régulé. Mais la tendance s’est brutalement inversée, notamment avec la guerre en Ukraine, et le prix de l’électricité a été multiplié par 10 sur le marché libre. Certaines sociétés de remontées mécaniques bénéficient de tarifs bloqués pour l’hiver qui vient et ne seront ainsi pas touchées dans l’immédiat par cette augmentation. D’autres au contraire vont devoir faire face à des coûts de l’énergie beaucoup plus élevés dès cet hiver, qui pourraient mettre en péril leur avenir. D’ici deux à trois ans, tous les domaines skiables verront cependant leur facture électrique augmenter de manière très importante.

Les remontées mécaniques et le système d’enneigement artificiel consomment de l’électricité

Si notre réflexion s’est focalisée sur le ski, il faut néanmoins rappeler que les stations de montagne ont développé ces dernières années de nombreuses offres complémentaires afin de se diversifier, y compris en hiver. Si certaines activités sportives comme la luge ou les raquettes nécessitent aussi la présence de la neige, d’autres comme la randonnée ou le patin peuvent avoir même lieu lorsque celle-ci est absente. L’offre s’est surtout considérablement élargie dans les domaines de la culture, du patrimoine, de la gastronomie et du bien-être. Il y a donc bien un avenir pour les stations de montagne, avec ou sans le ski.

On le voit, entre réchauffement climatique, crise énergétique et possible retour de la pandémie, le tourisme alpin fait face à de sacrés défis pour l’hiver qui vient.

* Christophe Clivaz est professeur en tourisme à l’Université de Lausanne (UNIL) et conseiller national du canton du Valais.
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