GLOBAL AFFAIRS

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Repenser le positionnement des ONG vis-à-vis des sociétés civiles
Dans des sociétés en mutation constante, il est primordial d'interroger les relations et le fonctionnement entre les ONG et les sociétés civiles.
5 Dec 2022

Les questions de localisation de l’aide et de pérennité sont aujourd’hui au cœur du débat. Dans le milieu des ONG internationales (ONGI) elles prennent la forme d’une réflexion sur le positionnement à adopter envers les sociétés civiles locales. Retour d’expérience de l’ONG Action Education autour du contexte de l’Afrique de l’Ouest.

Des évolutions du contexte qui interrogent la stratégie des ONGI

Quatre grandes tendances requestionnent aujourd’hui le positionnement qui peut être celui d’une ONGI :


• La plupart des États ont pris des engagements forts en matière d’éducation et disposent de politiques éducatives solides, mais peinent parfois à les mettre en œuvre. Comment cela requestionne le positionnement des ONGI, qui restent héritières de logiques de « substitution » ou « palliatives » au retrait des États pendant la période dite d’ajustement structurel ?


• Ils se sont également engagés dans des processus de décentralisation. Les communes ont notamment acquis des attributions en termes d’éducation et de développement local, qu’elles peinent cependant à exercer pleinement. Comment accompagner ces processus et la favoriser la réappropriation des politiques de développement au niveau local ?


• Au niveau local, on observe également la montée en puissance d’acteurs de la société civile (associations, organisations communautaires, mouvements citoyens, etc.) qui sont en mesure de jouer le rôle que les ONGI jouaient hier. Comment se positionner pour éviter d’entrer en concurrence avec ces acteurs et pour renforcer leur capacité à prendre en charge des enjeux locaux et à influer sur les politiques publiques ?


• L’alignement des États et de la société civile sur l’ODD4 a eu le mérite de susciter un élan global en faveur de l’éducation. Mais il a eu tendance à éclipser une réflexion sur les finalités et la vision de l’éducation, au profit d’une approche plus technique. L’intervention des ONGI tend par exemple à se focaliser sur la scolarisation formelle et les cibles de l’ODD4, aux dépens d’une réflexion plus large sur l’éducation, notamment non-formelle. Comment susciter un débat sur la vision de l’éducation au sein des sociétés civiles et dans la planification des politiques ?

Ces éléments nous emmènent à repenser la position qui peut être celle d’une ONGI, autour de deux principes fondamentaux. Le premier est de considérer les pouvoirs publics comme débiteurs d’obligations et principaux responsables de la réalisation du droit à l’éducation. Dès lors il ne s’agit plus seulement de solutionner des problématiques sur le terrain, mais aussi et surtout de produire des changements dans la prise en charge des problématiques par les pouvoirs publics locaux et nationaux. Le second est que les premiers concernés doivent être en capacité de défendre leurs droits et de participer aux processus de prise de décision qui affectent leurs vies. Or, peu de place leur est faite dans la conception, la mise en œuvre et le contrôle des politiques éducatives et des plans de développement local. Il s’agit donc d’appuyer la structuration des sociétés civiles et le renforcement de leur capacité à peser sur l’action publique.

Vers des ONGI accompagnatrices des sociétés civiles locales

Cela repositionne les ONGI non plus dans un rôle de leader porteur de dynamiques ou de projets, mais dans celui d’accompagnateur d’acteurs porteurs de leurs propres dynamiques et projets. Il s’agit d’avoir moins la main dans la pâte et de libérer de l’espace pour favoriser la montée en puissance des acteurs. Si beaucoup d’ONGI aspirent à aller dans ce sens, peu ont poussé la logique jusqu’au bout et en ont tiré toutes les conséquences : faire confiance aux acteurs, leur transférer la responsabilité de l’initiative et la propriété de leurs propres projets, cesser d’analyser des « besoins » de manière exogène et répondre à une « demande » endogène, diminuer la pression aux résultats et laisser aux acteurs le droit à l’erreur (qui fait partie intégrante du processus d’apprentissage et de montée en puissance), etc.

Cela suppose de développer notre capacité à analyser les écosystèmes d’acteurs sur les territoires : quelles dynamiques et quelles tensions existent au sein de la société civile ? quelle participation des femmes et des jeunes ? quel est l’état de la concertation entre les citoyens et les collectivités territoriales ? Il nous faut ensuite être en mesure de concevoir des démarches d’accompagnement des acteurs qui dépassent le simple « renforcement des compétences » couramment proposé dans les projets de développement. Plus largement, il s’agit d’adresser la question de l’autonomie des acteurs : leur capacité à définir leurs propres visions et stratégies, leur renforcement institutionnel, leur capacité à accéder à des ressources financières propres, etc. Enfin, il nous faut développer des indicateurs pour suivre l’autonomisation des acteurs et leur impact sur le territoire et les politiques.

C’est le défi que s’est donné Action Education qui, après de premières tentatives conclusives, lance une expérimentation sur les 10 prochaines années dans 6 communes de Guinée, du Niger et du Togo.

* Mathieu Cros is the Head of Research, Evaluation and Capitalization for Action Education.
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