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Erik Orsenna, Président d’“Initiatives pour l’avenir des grands fleuves”
Porter la voix des fleuves
Erik Orsenna fait part de son amour pour les fleuves et plaide pour une meilleure reconnaissance de leur rôle de la part de la communauté international
1 Feb 2022

Erik Orsenna, membre de l’Académie française, était de passage à Genève avec les membres de son association « Initiatives pour l’avenir des grands fleuves » pour échanger avec des scientifiques, des  universitaires, des acteurs institutionnels et économiques et des représentants de la société civile sur la thématique : “Fleuve, lac et Ville : les conditions d’une alliance réussie”. Il avait entre autres été question de la bonne coopération en matière de gestion du Léman et du Rhône. A cette occasion, M. Orsenna a accordé un entretien à UNtoday. Il y explique l’importance, pour la communauté internationale, de se saisir au plus vite de la question des fleuves.

Erik Orsenna, si l’on connaît l’homme de lettres mais aussi celui qui parle à l’oreille des grands dirigeants du monde, on connaît un peu moins l’amoureux des cours d’eau. D’où vient cet amour dont vous dites qu’il ne vous a jamais quitté ?

Tout d’abord, je suis un navigateur, un navigateur sur la mer en Bretagne mais aussi un peu partout dans le monde. Il y a 12 ans j’ai écrit un livre qui s’appelle « L’Avenir de l’eau » pour lequel j’ai voyagé dans le monde entier durant deux ans et demi.

C’est vous dire que j’ai une relation particulière avec la navigation, l’eau douce, l’eau salée et avec les fleuves.

Enfin, pour moi rien n’est plus beau qu’un fleuve ou une rivière. C’est au fond l’allégorie du temps qui passe. Tout fleuve est singulier : des tout petits fleuves comme les fleuves côtiers chez moi en Bretagne ou les immenses fleuves transfrontaliers.

Quels sont les grands objectifs de votre fondation « Initiatives pour l’avenir des grands fleuves » ?

Le premier objectif est de porter la voix des fleuves en tant que tels, c’est à dire reconnaître leur nécessité pour la vie et reconnaître aussi leur fragilité et leur unité. L’idée est de redonner une dignité à ces “êtres vivants”. Il faut aussi comprendre que les fleuves reposent comme tous les écosystèmes sur des équilibres très fragiles.

Comment préserver ces équilibres ?

Il faut d’abord développer une bonne gouvernance de l’eau. Il y a malheureusement peu de bons exemples dans ce domaine. Il faut considérer le fleuve comme un bien commun. Dans la plupart des régions du monde, la partie du fleuve qui traverse un pays est considérée par ce pays comme lui appartenant, sans considération pour ce qui se passe en aval ou en amont. Les rapports des Nations Unies montrent d’ailleurs que les conflits ayant l’eau comme objet sont de plus en plus nombreux. Ce qui me passionne à l’ONU c’est qu’il y a de plus en plus cette conviction qu’une « hydrodiplomatie » est nécessaire car la rareté de l’eau est source de conflit et le réchauffement climatique risque d’entraîner des guerres de l’eau.

Pour sauvegarder les fleuves et leur équilibre, il faut, au fond, d’abord les connaître pour les aimer et quand on les aime les protéger et les protéger de manière extrêmement concrète.

Que peuvent faire les Nations Unies dans ce domaine ? En octobre dernier, la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies a organisé au Palais des Nations la 9e session de la réunion des Parties à la Convention sur l’eau. Cette approche multilatérale va dans le bon sens ?

Cette approche est très intéressante car ce que les gens ne savent pas, c’est que plus de la moitié des bassins hydrographiques du monde sont transfrontières et que les zones aquifères, les eaux souterraines, se moquent complètement des frontières. Il faut donc multiplier les accords pour aboutir à un partage équitable des eaux et éviter ainsi que la règle dans ce domaine soit la loi du plus fort. Il faut des accords à l’échelle des bassins, c’est ce qu’on appelle la « Blue Peace ».

Votre association est née dans la foulée de la COP21 et de l’Accord de Paris sur le climat. Lors de ces réunions internationales, on évoque rarement les répercussions du réchauffement climatique sur les fleuves et les rivières.

C’est extraordinaire, parce qu’on a morcelé la question des conséquences du réchauffement climatique. La pensée humaine aime bien morceler et on ne se rend pas compte que tout est lié. La pandémie a eu au moins le mérite de faire prendre conscience de l’interdépendances de tout ce qui est vivant. Par exemple, si l’environnement est pollué, cela aura des conséquences sur le monde végétal, et donc sur le monde animal et sur les êtres humains. C’est la même chose avec le réchauffement climatique. En Suisse par exemple, si les glaciers fondent, le Rhône ne sera plus alimenté, avec des conséquences importantes pour le Léman et la suite du parcours du Rhône en France.

A Genève, il y a bien sûr le Lac, et le Rhône, qui poursuit sa route vers la France. C’est un exemple concret de fleuve transfrontière.

Ici à Genève et en Suisse, c’est l’exemple à suivre. Genève n’a pas beaucoup d’habitants, c’est une ville riche et il y a une bonne entente avec la France. En plus, la démocratie suisse est exemplaire pour deux raisons. D’abord parce qu’on consulte la population par votations mais aussi parce que tous les niveaux de pouvoir sont concernés comme par exemple la ville et le Canton. Il faut ainsi trouver, pour les fleuves, la bonne échelle de coopération.

La situation en Suisse et à Genève est un modèle et on essaie de voir comment l’appliquer dans d’autres pays du monde où il y a beaucoup plus de population ou moins de richesses. C’est ce que nous sommes venus chercher ici à Genève. Pour écouter l’interview d’Erik Orsenna, rendez-vous sur le site du Podcast ONU Info Genève: onuinfogeneve.podbean.com

* Alexandre Carette est Spécialiste de l’information, Service de l’information, Nations Unies.
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