J’ai toujours ressenti beaucoup de gratitude dans mon activité professionnelle. L’idée des Nations Unies demeure merveilleuse. Ses objectifs et sa charte sont de nobles idéaux. Se savoir animé d’une mission qui vous dépasse est un sentiment positif. Parmi ces gratifications, outre le fait d’œuvrer dans la « Genève internationale », j’ai toujours aimé le parc de l’Ariana. Dès mes débuts au sein de l’ONUG, je prenais régulièrement ma pause de midi autour du Chalet Montbovon construit en 1668. 

De mon point de vue, l’histoire a du sens. L’édification sur laquelle repose notre société, notre patrie, notre cité, notre existence tient à ses racines, à son histoire. Il y a beaucoup d’attention, d’engagement et d’amour dans la gestion de ce domaine devenu « réserve naturelle » en 2009. Ce qui n’empêche aucunement les espèces de jouer des coudes, de lutter, de s’entraider et de rivaliser d’ingéniosité pour vivre et survivre. Et qu’en est-il de notre jardin onusien ? Existe-t-il également une guerre quotidienne larvée et parfois visible entre et au sein même de nos organisations ? Sommes-nous dans le courant des choses ? Ou à l’extérieur de ce dernier ? Force est de constater que le moteur économique du monde s’est déplacé vers l’Asie-Pacifique. Et que la paix ressemble à un poids plume face à la puissance des lobbies de la guerre.

L’auteur Don Miguel Ruiz Jr. écrit : « Il faut du courage pour choisir de voir les choses telles qu’elles sont, et non telles que nous voudrions qu’elles soient. Cela implique de mettre de côté son ego, ses jugements et ses préférences, et d’accepter la réalité telle qu’elle est. Le choix qu’il nous faut faire entre l’illusion et la vérité est le même qu’entre l’amour conditionnel et l’amour inconditionnel. » À l’interne, combien de crises avons-nous traversées ces dernières années ? Cependant, cette fois, les choses sont différentes. Entre l’Ukraine et Gaza, en passant par le Soudan, le monde s’est polarisé et divisé. Le Sud global regarde l’Occident d’un œil dubitatif et songeur. Les visions ainsi que les valeurs du système international édifié après la Seconde Guerre mondiale se sont heurtées à des réalités économiques, à des intérêts énergétiques et à des alliances géopolitiques. En résumé, les raisons de l’effacement de l’ONU sont à la fois politiques, conjoncturelles et structurelles.

Voilà ! La peur saisit les esprits. La peur devenue le mécanisme implacable de l’Occident dans son fonctionnement vis-à-vis de ses populations. Peur et violence, un cocktail détonant qui imprègne tous les acteurs de la société. Secteur économique primaire, secondaire, tertiaire, dorénavant les lendemains sont moins enchanteurs. Dans un monde que nous avons pensé, voulu et fabriqué global et interconnecté financièrement et numériquement, nous nous pensions à l’abri de cette globalisation sourde et aveugle. Au cœur du réacteur de la mondialisation, où tout doit être hors-sol pour mieux être délocalisé dans un sens, puis dans l’autre, nous pensions échapper à la lente dérive de l’Occident qui se coupe sciemment de ses racines (de son histoire, de ses identités, de ses valeurs) comme on largue les amarres. Du haut de nos tours d’allumettes, la massue du quotidien économique cogne fort et n’a aucune pitié. On se croit à l’abri de tout et, soudain, une main invisible vient vous frapper au visage. L’annonce est brutale. Le camouflet est cuisant. Le sentiment d’injustice brûlant.

C’est ainsi, nous aimons nous raconter des histoires. Cela est plus fort que nous ; nous pensons changer le cours des choses, nous ne faisons que l’effleurer. Car tout comme les effets du changement climatique, les chocs démographiques, les krachs boursiers, les évolutions technologiques, les guerres, les pandémies… c’est le cours des choses dont nous faisons partie intégrante qui nous emporte avec lui et nous transforme. Sans crier gare, tel un voile de brouillard, l’illusion s’est brisée sur le réel. Le réveil est fracassant ; la lucidité est la blessure la plus proche du soleil écrivait le poète. Nous nous pensions les garants d’un monde meilleur, les porteurs d’un idéal, d’un monde plus juste pour tous. Nous y avons cru. Nous avons aimé notre travail, appris, partagé, œuvré et ri avec nos camarades. Nous nous sommes drapés dans nos propres illusions, dans notre propre certitude, dans nos propres croyances. Clap de fin. 

Un autre jardin onusien va naître du chaos. La chute est violente, douloureuse et longue. Nietzsche écrit dans Ainsi parlait Zarathoustra au sujet de la nouvelle idole : « L’État c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : “Moi, l’État, je suis le peuple.” » C’est ainsi. On ne peut enfanter que ce que l’on est et porte en soi, il en va de même pour les individus que pour les États. Les organisations et les institutions internationales sont les enfants de ces mêmes États.


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