Figure incontournable à Genève dans les domaines de l’éducation thérapeutique, de la prise en charge de l’obésité, du diabète et de la recherche sur les stratégies de prévention des complications liées aux maladies chroniques, Zoltan Pataky incarne une médecine à la fois scientifique, innovante et profondément humaine. Responsable de l’Unité d’éducation thérapeutique du patient des HUG, il est aussi professeur associé à l’Université de Genève et directeur du centre collaborateur de l’OMS.
Pourquoi la lutte contre l’obésité est-elle si souvent vouée à l’échec ?
On sait désormais qu’il ne suffit pas de recommander aux patients de manger moins et de bouger plus. L’obésité n’est ni une faiblesse personnelle ni un simple « mauvais comportement », mais la cause et la conséquence d’un dérèglement de plusieurs hormones qui régulent l’appétit, le stockage des graisses, la dépense énergétique et la glycémie. L’accumulation de graisse dans divers organes entraîne des atteintes cardiovasculaires ou un diabète de type 2. Le surpoids induit des altérations métaboliques et est lié aux modifications au niveau du système nerveux central. Ces éléments expliquent en partie pourquoi il est si difficile de venir à bout de l’obésité.
Quelle stratégie adopter ?
Il est essentiel d’opter pour une approche globale, coordonnée et centrée sur la personne. Elle s’appuie sur trois piliers : l’alimentation, l’activité physique et la dimension émotionnelle à laquelle on n’accorde pas assez d’attention. Souvent, même si on sait comment il faut manger et bouger, on n’y arrive pas parce que la journée a été stressante ou déprimante. Alors, on se réfugie dans la nourriture. Certains aliments, surtout sucrés et gras, entrainent une libération rapide de dopamine. Cette messagère chimique du cerveau provoque du plaisir, on parle de « circuit de la récompense », ce qui incite à recommencer. C’est ce que j’appelle l’alimentation émotionnelle. On ne mange pas sans raison mais pour calmer un déséquilibre interne, ce qui peut mener à des troubles du comportement alimentaire.
On parle beaucoup des nouveaux traitements médicamenteux, qu’en est-il ?
Les nouveaux médicaments injectables contre l’obésité, le Wegovy et le Mounjaro, permettent de perdre 15 20% du poids initial en moyenne sur un an ou 1 an et demi. Ils agissent, entre autres, sur le système de récompense au niveau cérébral, normalisent la sensation de satiété et ralentissent la vidange gastrique. Du coup, on est plus vite rassasié et on a moins tendance à grignoter.
Quels sont les effets secondaires à court et long terme ?
Certains patients peuvent avoir des nausées, des vomissements, des diarrhées, des constipations, voire une perte musculaire. Quant aux effets secondaires à long terme, on n’a pas encore assez de recul.
La perte de poids est-elle définitive ?
Pas du tout. Si on s’est contenté de prescrire ces médicaments sans traiter les causes de la maladie, le patient reprend très souvent du poids dès l’arrêt du traitement. De nombreux médecins, qui connaissent mal la complexité de l’obésité, se contentent de traiter le poids. Or, ce dernier n’est que la pointe de l’iceberg. Il y a l’environnement et tous les événements de la vie qui engendrent des dérèglements émotionnels qui ont un impact sur le comportement alimentaire. D’où la nécessité d’accompagner les traitements d’une prise en charge interdisciplinaire par des spécialistes formés.
C’est la raison d’être de l’unité d’éducation thérapeutique que vous dirigez ?
Les besoins des patients sont au centre de notre travail. Pour les aider à gérer au mieux leur santé au quotidien, améliorer leurs compétences et prévenir les complications, nous avons élaboré des programmes personnalisés et des ateliers. Ils sont mis en œuvre par une équipe interdisciplinaire : médecins, psychologues, diététiciens, art-thérapeutes, professionnels d’activité physique adaptée et en collaboration avec les patients. Nous formons aussi des professionnels et menons des recherches pour améliorer l’autogestion des maladies et la qualité de vie des patients.
Vous proposez un suivi à long terme ?
Nous avons mis en place un programme personnalisé sur deux ans. Il permet de faire un bilan de santé, de comprendre quels sont les facteurs à l’origine de la prise de poids, de partager son vécu et d’expérimenter différentes solutions thérapeutiques. Chaque patient est accompagné par un soignant qu’il rencontre une fois par mois. Dans le cadre d’un programme ambulatoire sur cinq jours consécutifs, le patient bénéficie d’un bilan médical complet ainsi que d’un enseignement théorique et pratique qui lui permet de mieux comprendre et gérer son problème de poids. Nous proposons aussi des journées motivationnelles qui abordent des thèmes spécifiques comme la diététique, l’activité physique ou la place des médicaments et de la chirurgie dans le traitement de l’obésité. Toutes ces prestations sont prises en charge par l’assurance obligatoire de soins en Suisse.
Avez-vous des homologues en Suisse et en France ?
Il existe des centres similaires, comme à Lyon, mais à ma connaissance, nous sommes les seuls à proposer une approche aussi complète centrée sur la personne plutôt que sur la pathologie, sur l’éducation thérapeutique qui représente la pierre angulaire du traitement de toute maladie chronique et qui combine l’individuel et le collectif. Notre programme est reconnu au niveau international. Nous sommes centre de référence de l’Association européenne pour l’étude de l’obésité (EASO) et, depuis 1983, centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Quelle forme prend cette collaboration avec l’OMS ?
Nous sommes à l’origine de l’éducation thérapeutique du patient reconnue par l’OMS en 1983. Depuis, nous contribuons à l’élaboration et l’actualisation de guides de l’OMS sur cette approche des maladies chroniques. Ils servent de référence mondiale pour les décideurs, les formateurs et les professionnels de santé. Nous aidons l’OMS à concevoir et piloter des activités de formation destinées à renforcer les compétences des soignants. Il s’agit par exemple d’un curriculum d’éducation thérapeutique pour la formation de formateurs dans 22 pays de la Région de la Méditerranée orientale (incluant l’Afrique du Nord et les pays du Golfe). Il est centré sur la prise en charge des maladies chroniques, dont le diabète qui explose dans cette région. Nous participons aussi au développement des approches éducatives et à l’évaluation de la littérature scientifique sur l’impact des programmes d’éducation thérapeutique.
L’obésité une bombe sanitaire mondiale
En augmentation continue, la lutte contre l’obésité est un enjeu majeur de santé publique : selon l’OMS, plus d’un milliard de personnes en souffrent. Un chiffre qui a plus que doublé depuis 1990 et continue d’augmenter rapidement chez les enfants et les adolescents. En 2022, près de 2,5 milliards d’adultes étaient en surpoids, dont environ 890 millions obèses. Les causes sont multiples et étroitement liées : consommation d’aliments ultra-transformés riches en calories, sucres et graisses, sédentarité croissante, inégalités sociales, facteurs génétiques, biologiques et psychologiques.
L’obésité accroît le risque de maladies chroniques comme le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, l’hypertension ou certains cancers. Elle contribue à une mortalité prématurée. En 2024, il y a eu 3,7 millions de décès liés à l’obésité dus à des maladies non transmissibles.
Cette maladie pèse lourdement sur les systèmes de santé. Les coûts mondiaux pourraient atteindre 3 trilliards de dollars par an d’ici 2030.
Face à cette crise, l’obésité ne peut être combattue sans une approche globale. Elle suppose des politiques publiques fortes en faveur d’une alimentation saine, des environnements propices à l’activité physique, une éducation nutritionnelle précoce et un accès équitable aux soins.
La Journée mondiale de l’obésité, qui se tiendra le 4 mars 2026, vise à lutter contre les idées reçues, à réduire la stigmatisation et améliorer la prise en charge de cette maladie récidivante.
