Karine De Leusse travaille depuis plus de quinze ans sur les effets de la surexposition aux écrans chez les enfants et les adolescents. Elle est l’auteure avec Elvire Daudigny Del Fondo de Sous écran total, du mythe de l’homme augmenté à la cyberaddiction, éditions du Net, 2024 ; et membre du Collectif Surexposition Écrans (COSE).
Quelles sont les conséquences d’une exposition précoce des petits enfants aux écrans ?
Entre la naissance et trois ans, le cerveau se construit à travers des expériences vécues dans le réel. Les connexions neuronales se développent grâce au mouvement, au toucher, aux sons, au langage et aux interactions humaines. Le petit apprend en agissant : il bouge, manipule, observe, écoute une voix qui répond à ses réactions. L’adulte ajuste son rythme. Cet échange vivant nourrit le développement du cerveau. À l’inverse, l’écran propose un flux d’images et de sons sans réciprocité. Même lorsqu’ils sont présentés comme éducatifs, les contenus numériques ne stimulent pas le cerveau de la même manière chez les enfants de moins de deux ans. L’image capte l’attention, mais l’enfant reste passif : il regarde mais n’est pas regardé, il entend sans répondre et n’entre pas dans un véritable dialogue. La différence entre une activité vécue dans le réel — comme feuilleter un livre avec un adulte ou assister à un spectacle de marionnettes — et le visionnage d’un écran ne tient donc pas au contenu, mais à la nature de l’expérience. Or, entre la naissance et trois ans, le développement du cerveau repose avant tout sur des expériences sensorielles incarnées et des relations humaines vivantes.
Qu’en est-il du développement de la motricité ?
Elle peut être perturbée parce que l’enfant est tellement captivé par ce qu’il voit sur l’écran qu’il n’a pas envie d’aller à l’autre bout de la pièce pour attraper un jouet. Plus tard, certains développent une habileté motrice spécifique liée à l’usage des écrans (gestes répétitifs, coordination œil-main), tout en présentant des difficultés graphiques ou une maladresse dans les activités manuelles et sportives.
On dit aussi que les écrans perturbent le sommeil?
La lumière bleue émise par les appareils bloque la sécrétion de la mélatonine qui est l’hormone qui régule les rythmes veille-sommeil. Regarder un dessin animé avant de se coucher perturbe l’endormissement et altère la qualité du sommeil. Or, ce dernier est l’un des piliers du développement cérébral et immunitaire du jeune enfant.
Cette exposition perturbe-t-elle l’acquisition du langage ?
Elle peut provoquer des retards de langage. Le temps d’écran remplace les échanges verbaux, les comptines et les jeux d’imitation. Trop souvent, plutôt que raconter une histoire ou récapituler le déroulé de la journée, des parents mettent l’enfant devant un dessin animé. Ce qui limite les interactions. En outre, ce ne sont plus les parents qui constituent le cadre au sein duquel l’enfant se sent en sécurité, ce sont les écrans qui assurent cette fonction. A terme, la dépendance aux écrans peut entraîner des troubles de l’attention, de la mémoire et de la régulation émotionnelle. Le cerveau habitué à des stimulations rapides et colorées a du mal à se concentrer sur des activités calmes et à gérer la frustration.
Quel impact sur le lien parents-enfants ?
Le nourrisson se construit à travers le regard et la voix de ses parents. C’est en observant les expressions de leur visage et en synchronisant ses gestes qu’il apprend à reconnaître les émotions et à communiquer. Quand un adulte consulte son téléphone pendant qu’il nourrit, change ou joue avec son bébé, il interrompt le fil invisible qui tisse la sécurité affective. Il est à la fois présent et ailleurs. Sa présence est fragmentée. La répétition de ces micro-ruptures fragilise le lien d’attachement. Et les bébés perçoivent inconsciemment combien leurs parents sont capturés par leur téléphone. Ils peuvent se dire que ça à l’air génial et que devenir grand ça passe par l’usage des écrans. Il est fréquent de mettre un enfant devant un écran pour le calmer.
Cette stratégie du biberon numérique ne permet pas à l’enfant d’apprendre à réguler et contrôler ses émotions. Du coup, il risque d’avoir toujours besoin de recourir aux écrans pour gérer ses humeurs et ses comportements. Le contenu des programmes proposés provoque une surstimulation qui le plonge dans un univers fascinant dont il est difficile de s’extraire pour revenir à la réalité, surtout quand il s’agit de faire ses devoirs ou de ranger sa chambre. L’écran inhibe la perception des signaux corporels comme la faim, la fatigue. Il devient la source de soulagement, ce ne sont plus les parents. A la différence du réel, le virtuel est un espace illimité qui permet un soulagement immédiat. On peut tout y faire, tout recommencer et avoir autant de vies et d’identités qu’on le désire. Face au flux ininterrompu des images et des sons, il n’y a plus de place pour le manque, ce qui perturbe le rapport au désir. Le temps n’existe plus, les limites non plus. La seule chose qui compte, c’est la satisfaction immédiate de la pulsion. Tant qu’on est hyperconnecté, tout va bien. Si ça s’arrête, c’est intolérable.
Que se passe-t-il si on restreint l’accès aux écrans ?
Les petits comme les adolescents ne tolèrent plus l’attente ni la frustration. Si on le prive d’écran, l’enfant crie et pleure et peut se sentir vide ou anxieux. Chez certains adolescents, la restriction brutale déclenche des réactions intenses : rage, menaces verbales, passages à l’acte, idées suicidaires ou phobies scolaires. Ces dernières se multiplient. Les jeunes ne veulent plus sortir, ils préfèrent rester couchés en compagnie de leur écran, voire dans l’écran. C’est un affaiblissement de la pulsion de vie.
Quels sont les signaux d’alerte ?
Côté physique, on constate des troubles du sommeil, une fatigue chronique, des maux de tête, une sécheresse oculaire etc. Côté comportement, on peut s’alerter quand les plus jeunes préfèrent l’écran aux jouets ou à une sortie dans le parc, quand ils passent des heures devant un écran sans parvenir à s’arrêter. Dès qu’on essaie de limiter leur consommation, les plus grands négocient une rallonge, mentent, rusent, bâclent leurs devoirs, deviennent agressifs, voire violents. Coupés de leur réalité familiale, ludique et scolaire, ils peuvent basculer dans un état dépressif et s’exposer à des risques majeurs en ligne, dont des phénomènes de prédation sexuelle.
Vous dites que la parentalité change de camp?
Les parents ont perdu leur statut de « sachants ». Ils sont relégués à un rôle d’intendants chargés de la logistique : les courses, la cuisine etc… Il n’y a pas si longtemps, quand un enfant ou un jeune se posait des questions, il s’adressait à ses parents ou aux adultes de son entourage ; désormais, il interroge les réseaux sociaux. Difficile dés lors d’exercer de l’autorité et de poser des limites.
La partie est donc perdue ?
Bien sûr que non. Il ne s’agit pas de supprimer l’accès au numérique qui, à bien des égards, offre une multitude d’outils pédagogiques, mais de remettre les écrans à leur place, celle d’une activité comme une autre qui a un début et une fin. Ce n’est pas non plus un médicament. Pas d’écran avant trois ans, puis quelques minutes par jour en étant accompagné et en verbalisant sur ce qui est vu-ressenti. Il importe que les parents intègrent l’idée que l’accès aux écrans n’est ni un besoin ni un droit ; et qu’ils réinstaurent des repères tels que les horaires des repas et du coucher. Il importe aussi de faciliter le retour vers des jeux ancrés dans la réalité et de rendre le réel plus attractif. Enfin, il revient aux parents de se pencher sur leur usage – parfois addictif – du numérique. Les écrans sont devenus une promesse d’illimité, voire d’éternité. Ils calment les angoisses et font oublier que la vie est limitée et le temps compté.
