UN MEMORIES

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L’Organisation Internationale du Travail: une lutte continue en faveur des droits des travailleurs
Les batailles d’un Fonctionnaire international
Pour s’imposer, être fidèle à soi-même
1 Sep 2021

Relever le défi pour se faire une place

Après l’Université Paris II Panthéon-Assas, j’avais reçu une offre de contrat de courte durée au BIT après un stage au service juridique. C’était le début d’une carrière pleine de défis et de combats acharnés mais qui est marquée par un impact palpable, remarquable et incontestable.

Après avoir enchaîné plusieurs contrats courts, je fus recruté pour remanier une étude dont la direction n’était pas satisfaite, l’un des deux rapports annuels de la Commission d’Experts chargée du contrôle de l’application des conventions de l’OIT.

J’avais deux grands défis à relever. Le premier était le « timing », cette étude devant être terminée dans un temps record pour respecter le calendrier de la Commission d’Experts. Le deuxième, était le contexte dans lequel je devais évoluer : cadre de grade P-2, je devais collaborer avec une équipe de fonctionnaires plus gradés que moi (P-4 et P-5) et qui avaient une longue expérience dans l’Organisation. L’un d’eux était une dame d’un autre département, qui ne voyait pas d’un bon œil qu’un petit fonctionnaire qui sentait encore les bancs de l’Université pilote une étude aussi importante et se réjouissait à l’avance de la « proie facile à piéger » que lui offrait le destin. Dans un tel environnement, je ne pouvais compter que sur le sentiment de légitimité que me donnait encore ma formation universitaire !

Pendant deux mois, j’allais au bureau tous les matins à six heures, y compris les week-ends, et ne le quittais que vers 20 heures. La « grande dame », avec l’appui du chef de son département, multipliait les critiques sur mes analyses. La première version de l’étude avait été réalisée dans un climat d’opposition entre le chef de mon service et le sien.

Lorsque vint le jour de l’examen de l’étude par la Commission d’Experts, le chef de l’autre département était présent pour défendre sa position. C’était du « jamais vu » depuis que le Bureau réalisait ces rapports annuels, c’est-à-dire depuis plusieurs décennies. Après les discussions et les échanges de vue habituels, les membres de la Commission, éminents professeurs et magistrats, confirmèrent mon analyse. Le Directeur du département me félicita et me remercia.

Le temps de la reconnaissance

Quelques semaines plus tard, j’étais nommé au rang de juriste principal au poste de « Conseiller régional » des normes internationales du travail pour les pays arabes. C’était un poste réservé au grade P-5, qui exigeait une ancienneté d’au moins quinze ans, alors que j’avais à peine deux ans d’expérience ! Encore un défi à relever. Mon affectation coïncidait avec celle d’un nouveau Directeur régional, qui commença par refuser ma nomination et par engager le protégé d’un Ministre. Mais mon département tint bon et ma nomination fut confirmée.

Ma première activité à ce poste était l’organisation d’un séminaire en Syrie. J’avais moi-même choisi et contacté les participants, des professeurs, des magistrats, des avocats et de hauts responsables des ministères concernés. J’avais aussi invité le Directeur du service juridique de l’Organisation arabe du Travail qui, dans son intervention clôturant le séminaire déclara : « je rêvais depuis 20 ans d’organiser un séminaire de cette qualité ». Une consécration.

L’intransigeance pour la bonne cause

Le BIT organisait périodiquement, à sa charge, une formation visant à renforcer les capacités des États pour l’établissement des rapports qu’ils communiquent à l’OIT. L’objectif de l’Organisation était de permettre à ses organes de contrôle de vérifier plus efficacement l’application de ses conventions.

Le Ministère d’un pays avait proposé d’envoyer à cette formation, en accord avec le Directeur régional, un fonctionnaire qui n’avait pas le profil requis. Pour ce pays, c’était une femme qui se chargeait des rapports. C’est elle qui aurait dû participer, mais elle n’avait encore jamais eu le droit de le faire. Sachant bien que cette femme faisait l’objet de discrimination, je m’étais opposé à la proposition du Ministère en l’informant que nous ne prenions que les candidats chargés d’établir les rapports sur les conventions de l’OIT.

Furieux, le Directeur régional m’avait téléphoné et m’avait dit qu’il s’agissait d’une décision ministérielle et qu’il était « très déçu ». Je lui avais répondu qu’il ne s’agissait pas de tourisme mais de formation et que j’étais prêt à organiser un voyage d’étude pour ce candidat, dans son domaine de compétence, à la charge du Bureau. Chacun restant sur sa position, aucun représentant de ce pays n’avait participé à la formation. Depuis lors, une note est envoyée chaque année aux Bureaux régionaux pour rappeler que c’est aux juristes spécialistes (conseillers régionaux) de désigner les participants à cette formation.

Le mot de la fin

“… Un homme, après avoir balayé la poussière et les copeaux de sa vie, n’aura plus que les questions difficiles et nettes : était-ce bien ou était-ce mal ? Ai-je bien fait – ou mal fait ? “, disait John Steinbeck. Aujourd’hui, en jetant un coup d’œil en arrière sur mon parcours, je me dis que les difficultés rencontrées en valaient la peine, que je ne regrette pas de m’être battu pour défendre le droit et que si c’était à refaire, je le referais.

* Abdoullah Zouhair est Consultant international, ancien fonctionnaire du BIT et Membre de Greycells.
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