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Lamyae Benzakor, Médecin adjointe © Louis Brisset

L’EMDR a le vent en poupe
Thérapie innovante, ou désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires, permet de surmonter certains traumatismes
1 Jul 2023

Pour Lamyae Benzakour, médecin adjointe responsable de l’unité de psychiatrie de liaison et de la consultation de psychotraumatologie au sein du Service de Psychiatrie de liaison et d’intervention de crise aux Hôpitaux Universitaires de Genève, il est essentiel de former plus de praticiens en EMDR pour faire face à l’explosion de la demande due à différentes crises: COVID-19, guerre en Ukraine, crise climatique, etc. C’est un enjeu de santé publique.

Qu’entend-t-on par trouble psycho-traumatique ?

Au départ, il s’agit d’un événement traumatique qui induit une blessure psychique. Une personne confrontée à la mort, à une menace de mort, à de graves blessures ou à des violences, y compris sexuelles, subit un choc. Cela peut donner lieu à des troubles psychotraumatiques mais pas toujours. Ces symptômes s’expliquent par des modifications de la structure et du fonctionnement du cerveau. L’amygdale, par exemple, qui est le centre cérébral de la peur, va être hyperactivée, même en l’absence de danger. L’ensemble des modifications cérébrales empêche le processus d’intégration du souvenir traumatique. En conséquence, la trace de l’événement traumatique peut resurgir à tout moment sous forme de cauchemars, de flashback, et s’accompagner d’accès de colère, d’anxiété et ainsi empêcher le fonctionnement normal de la personne. On parle de trouble de stress post-traumatique lorsque ces symptômes durent plus d’un mois.

Est-ce que cela ne concerne que des personnes confrontées à des attentats, des tremblements de terre, à la guerre ?

Non, ce trouble peut aussi être provoqué par des événements du quotidien comme la perte brutale d’un être cher, un accident, une agression. Il y a aussi les traumatismes que subissent des personnes, exposées de manière répétée aux témoignages de victimes d’événements traumatiques, comme les thérapeutes, les juges, ou les journalistes, que l’on nomme traumatismes vicariants, soit des traumatismes par procuration.

L’EMDR, comment ça marche ?

On sait désormais que parler d’un trauma ne suffit pas toujours à le vider de sa charge émotionnelle. Avec l’EMDR, il s’agit de retraiter l’information via des stimulations sensorielles. Le patient est invité à se concentrer sur un souvenir traumatique tout en suivant du regard les doigts du thérapeute qui bougent de gauche à droite. Il peut aussi utiliser d’autres stimuli: lumières clignotantes, sons, tapotements, vibrations. Un patient peut appréhender d’avoir à se replonger dans un souvenir douloureux ou être perturbé pendant le traitement, d’où l’importance d’avoir des professionnels formés et capables d’établir une bonne alliance thérapeutique. Nous disposons de techniques pour l’aider à réguler ses émotions: mise à disposition d’un lieu où il se sent en sécurité, exercices de relaxation, d’ancrage, etc. On peut aussi mettre de côté ce qui est trop difficile à aborder dans un premier temps. Un traumatisme simple peut en cacher un autre. Il existe des réseaux neuronaux de mémoire qui sont interconnectés, ce qui explique qu’un souvenir puisse en réveiller un autre.

Est-ce que cela efface les souvenirs traumatiques ?

Non, bien que la majorité des patients psychotraumatisés aspirent à effacer de leur mémoire les souvenirs traumatiques, ce n’est pas la vocation de la psychothérapie EMDR. La mémoire est un élément constitutif de notre identité et elle ne supporte pas d’avoir des trous. L’EMDR, en permettant le retraitement de ces souvenirs, permet de vivre avec ces souvenirs sans en être perturbé.

Quels sont les signes qui peuvent faire penser qu’une personne souffre d’un trouble de stress post-traumatique ?

Les symptômes sont nombreux et variables. On peut distinguer quatre grands groupes: les symptômes d’intrusion par lesquels la personne a l’impression de revivre l’événement comme les flashbacks, les symptômes d’évitement, par lesquels la personne évite de se reconfronter à l’événement, les symptômes d’altération négative de la cognition et de l’humeur, comme le fait de se blâmer pour ce qui est arrivé, les symptômes d’hyperactivité neurovégétative, comme l’hypervigilance, mais aussi comme les troubles de la concentration.

Y-a-t-il des prédispositions particulières pour développer ce type de trouble suite à l’exposition à un événement traumatique ?

Il y a plus de risque en cas de traumatismes antérieurs, si on a des antécédents de troubles psychiatriques, si on est dissocié (comme déconnecté) pendant l’événement. Les personnes ayant développé une résistance au stress, des capacités d’adaptation, qui savent mobiliser des ressources et qui peuvent s’appuyer sur un environnement bienveillant ont plus de chances de ne pas développer de trouble. 

D’où vient l’EMDR ?

De l’intuition fantastique d’une psychologue américaine, Francine Shapiro. En se promenant dans un parc, elle a remarqué que ses pensées et émotions négatives diminuaient alors qu’elle faisait des mouvements oculaires pour suivre la cime des arbres. Intriguée, elle a étudié scientifiquement l’effet des mouvements oculaires sur les symptômes de stress post-traumatique, ce qui a donné lieu des années plus tard à l’EMDR.

Quelle est la place de l’EMDR dans l’offre thérapeutique à Genève et en Suisse?

Il y a de plus en plus de demandes et pas assez de praticiens formés. Les psychologues et les psychiatres doivent suivre une formation de deux ans, passer par une supervision et avoir beaucoup de pratique. J’espère que plus de jeunes médecins vont se tourner vers cette passionnante et très efficace spécialité. Grâce à un financement de la Fondation privée des HUG, dès septembre 2023, je vais pouvoir agrandir l’équipe et accueillir plus de patients à la consultation de psychotraumatologie. 

C’est une formidable avancée. 

* Muriel Scibilia-Fabre est auteure et ancienne fonctionnaire de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED).
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