UN MEMORIES

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Le drapeau de l’ONU en guise de bouclier
Quand je faisais partie de la mission de l’ONU au Nicaragua, l’ONU bénéficiait d’un vrai prestige
1 May 2021

1989, au terme d’une décennie d’affrontements violents entre des groupes armés, les Contras, et le gouvernement sandiniste, les deux parties s’engagent dans un processus de paix. Ce processus donne lieu à l’organisation d’élections sous la surveillance de l’ONU pour garantir que les partis politiques sont bien représentés, ont accès aux médias et ne sont pas l’objet d’intimidation.

J’étais alors le coordinateur du département du Chontales, une centaine de kilomètres à l’Ouest de la capitale Managua, l’une des régions les plus touchées par la guerre et l’une des dernières à être contrôlée par les forces gouvernementales. On l’appelait la « zone peau de léopard » parce que la population pouvait être pro-gouvernementale le jour et pro « Contra » la nuit.

Chargé d’observer un rassemblement de l’opposition, je m’étais installé dans un hôtel modeste de Boaco, petite bourgade à 80 km environ de Juigalpa, cheflieu du département. Un soir vers 10 heures, on frappe à ma porte. Deux hommes appartenant aux Contras vérifient que je suis bien un observateur de l’ONU, puis me proposent de les accompagner dans la montagne où l’armée a installé un barrage pour bloquer l’arrivée de leurs compagnons, voire confisquer leurs cartes d’électeur. Muni de ma boite de cigares et de mon bob aux symboles des Nations Unies, je les suis en voiture.

Nous arrivons devant un barrage militaire vers minuit. Des soldats semblent examiner les papiers de petits groupes de paysans. Je m’installe pour observer. Le lieutenant responsable de l’opération m’assure qu’il s’agit seulement de vérifier que personne n’est armé. Quelques jours plus tard, la veille du vote, je reçois un appel du commandant sandiniste du département qui me demande d’accompagner une délégation d’observateurs du Centre Carter composée de deux sénateurs américains et d’un ancien président du Costa Rica. La délégation souhaite visiter une zone contrôlée par les Contras.

Il ne peut leur attribuer des accompagnateurs parce que cela pourrait être perçu comme une provocation. Et d’ajouter : « Dong, les gens de la Contra ont confiance en toi. Tu peux m’aider en veillant à la sécurité des observateurs ». On s’entasse dans la voiture. En chemin, nous tombons sur un barrage formé de gros cailloux. Je mets le drapeau de l’ONU sur mes épaules et sors de la voiture. Aussitôt, les ceux qui ont dressé le barrage enlèvent les pierres pour nous laisser passer.

Nos amis de Washington sont contents de rencontrer des Contras surtout après que je leur ai expliqué comment distinguer les soldats des opposants : les premiers ont des bottes identiques tandis que les autres portent des Timberland, des tennis ou des bottes de pluie. Ce que je retiens de cet épisode, c’est que dans les années 90, le prestige des Nations Unies était tel qu’on pouvait circuler de nuit dans les zones de conflits sans crainte, aller à la rencontre des combattants des deux côtés avec le célèbre drapeau bleu comme seule protection.

Suite à l’attentat d’août 2003 visant l’hôtel Canal, siège des Nations Unies à Bagdad, au cours duquel le représentant du Secrétaire Général, Sergio de Mello, a perdu la vie, puis à l’enlèvement d’une collègue en plein centre de Kaboul l’année suivante, je me suis dit que ces événements avaient entraîné une réduction de notre présence sur le terrain et amoindri notre capacité d’instaurer des relations de confiance avec les deux parties d’un conflit. Or, je reste convaincu qu’une telle relation est une condition fondamentale pour faire de nous ce que Kofi Annan appelait des « médiateurs honnêtes ».

* Ancien haut fonctionnaire des Nations unies et ancien membre des missions d’observation des Nations unies. Membre de Greycells.
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