CULTURE

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Mitres des filles publiques au XVIe à Genève
Genève, quartiers chauds à travers les siècles
Découvrez les lieux coquins et libertins des différentes époques, un autre regard sur Genève
1 Feb 2022

La Cité de Calvin évoque austérité et interdictions dans le domaine de la fête et du divertissement. Il est vrai qu’après la Réforme en 1536, le ton se durcit pour des raisons morales et d’ordre publique jusqu’à réprimer les danses et chansons paillardes et bien entendu à interdire la prostitution.

Un quartier chaud au Moyen-Âge, la rue Etienne-Dumont dans la Vieille Ville

Ce lieu libertin se nomme d’abord la Carreira Lupanaris, située vers la Porta Burdelli, puis la rue des Belles-Filles avec l’impasse du Vieux-Bordel et la rue Chausse-Con (devenue Chausse-Coq au Moyen Âge). Au 15ème siècle, les prince-évêques de Genève restreignent ce commerce immoral mais très lucratif en le limitant à ce quartier de la haute-ville, puis aux “maisons de plaisirs” dirigées par une mère maquerelle. Une d’entre elles, certainement une ancienne prostituée, considérée comme la Regina Bordelli, a le quasi-monopole de cette activité jusqu’à l’adoption de la Réforme et l’arrivée de Jean Calvin en 1536.

Le commerce des charmes est alors banni et se déplace hors les murs vers les faubourgs. Loin du regard des autorités, les Genevois peuvent continuer à s’encanailler et s’adonner aux plaisirs interdits. Les mœurs se relâchent au 18ème, siècle des Lumières mais aussi du libertinage, comme le décrit le grand séducteur vénitien Giacomo Casanova dans ses mémoires sur ses sulfureux séjours à Genève. Au 19ème siècle, les bourgeois ayant honte de leur adresse, la rue des Belles-Filles est renommée d’après le pasteur Etienne Dumont et le cul-de-sac du Vieux-Bordel devient la rue Maurice.

Autour de la rue de la Croix-d’Or : la Basse-Ville de la Belle-Epoque

Lors de l’annexion de Genève par la France de 1798 à 1813, les maisons closes réglementées sont instaurées afin de mieux contrôler la prostitution et les maladies sexuellement transmissibles, dont la syphilis. Recluses derrière des volets fermés, les filles de joie ne peuvent sortir qu’accompagnées. Elles sont inscrites à la police et doivent subir des visites sanitaires régulières. Dans le dernier quart du 19ème siècle, il y a une vingtaine de ces “maisons de tolérance” dans les rues commerçantes de la Basse-Ville et dans celles qui montent vers la Haute-Ville. Une lampe rouge constitue la seule indication extérieure de l’existence de ces bordels autorisés. Cependant, des maisons clandestines s’installent aussi dans ces rues.

Les maisons de tolérance de la rue principale de la Croix-d’Or sont les plus connues et celles qui restent ouvertes le plus longtemps. Au numéro 5, la maison de Mme Adèle est très importante et paie les plus lourds impôts. Après le suicide en 1888 d’Anna S, une des pensionnaires endettée, le débat entre abolitionnistes et règlementaristes enflamme le public. Il faudra attendre 1925 pour qu’une décision du   Département de Justice et Police proscrive les maisons closes à Genève. La prostitution dans les Rues-Basses résiste encore quelques décennies puis se déplace progressivement vers la rive droite, proche de la gare, des hôtels et des autres établissements de la vie nocturne. 

La rue des Etuves : quartier sulfureux de Saint-Gervais

Les étuves sont des bains publics chauffés, signalées à cet endroit depuis le 16ème siècle. On y vient pour se laver, se raser ou se faire masser, mais également pour discuter, manger et plus si entente… Il faut souligner que ces établissements chaleureux et sensuels sont mixtes et attirent aussi les femmes de petite vertu. Malgré les nombreux efforts visant à mettre fin à ces activités autour des étuves, elles ne cessent qu’au 17ème siècle avec la disparition de ces établissements suite à diverses épidémies.

Cependant, dès les années 1950, la rue des Etuves redevient haute en couleur. Également connue comme la rue des accordéons, on y trouve une dizaine de cafés et bistrots où le petit peuple vient chanter et danser. Ici, c’est la clientèle hétéroclite qui fait le spectacle : ouvrier.ère.s, retraité.e.s, homosexuel.le.s… et filles publiques. Considérée comme “lieu de perdition”, voir les “bas-fonds” de Genève, on ressort dans les années 1980 une ancienne loi interdisant le bal musette dans les cafés. Une banque s’installe dans les immeubles côté Rhône et la gentrification du quartier est lancée. Les péripatéticiennes se dirigent alors vers les Pâquis.

Quartier des Pâquis : Red Light District

Avec la démolition des fortifications de la ville dès 1850, une trentaine d’années après l’entrée de Genève dans la Confédération, les faubourgs sont transformés et le quartier des Pâquis est créé avec de nouvelles rues nommées d’après les villes suisses – Lausanne, Fribourg, Zurich et l’ancienne rue de l’Entrepôt deviant la rue de Berne. C’est ici que s’installent les racoleuses des Rues-Basses et des Etuves, bientôt suivies par de nouvelles arrivées. La prostitution est légale en Suisse depuis 1942, renforcée par une nouvelle loi fédérale en 1992 qui doit être appliquée par les cantons, responsables de la règlementation du travail du sexe tarifé. A Genève, la loi cantonale de 2010 autorise toute personne majeure et consentante à exercer cette activité économique et profession en tant qu’indépendant.e.

La personne intéressée doit s’inscrire à la police et suivre une séance d’information sur ses droits et obligations. Aujourd’hui le quartier chaud ou “red light district” proprement dit se situe entre quatre rues : Monthoux, Sismondi, Berne et Charles-Cusin. Ici comme ailleurs, le plus vieux métier du monde s’adapte sans cesse aux changements sociétaux, aux crises sanitaires, aux transformations urbaines et surtout aux multiples efforts de contrôle et de surveillance de la part des autorités.

* Catherine Hubert Girod, is an independen tour guide in Geneva, has previously worked for various international organizations and NGOs.
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