Du Rwanda au Kosovo en passant par la Somalie et les pays du Sahel, Marie Heuzé a côtoyé la réalité brute de l’action humanitaire. Dans son livre « La paix, la force, le droit », l’ex-Directrice du Service d’information de l’Unicef puis de l’ONU à Genève, raconte l’envers du décor : les réussites et les échecs sur le terrain.
Un récit lucide, sans concession. Un vibrant plaidoyer en faveur du renforcement de l’ONU, du multilatéralisme et du droit international.
Quelles sont pour vous les grandes réussites de l’action de l’ONU ?
Depuis 1945, l’ONU a contribué, officiellement ou en coulisse, à apaiser des tensions, prévenir des crises et favoriser le règlement de nombreux conflits. L’Organisation a accompagné les mouvements d’indépendance des anciennes colonies et organisé leurs premières élections libres. Les interventions de l’ONU au Salvador, au Mozambique, en Namibie et à Timor ont bien fonctionné parce qu’il y avait consensus des États membres. Des progrès incontestables ont été réalisés en développement, en droit et en santé publique : la mortalité des moins de cinq ans est passée d’environ 12,5 millions de décès en 1990 à moins de 5 millions en 2025. La lutte contre le sida a enregistré en vingt ans des progrès historiques, marqués par la baisse de plus de 60 % des nouvelles infections et a sauvé de dizaines de millions de vies grâce aux traitements antirétroviraux. Par ailleurs, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979) a renforcé les obligations des États en faveur de l’égalité des droits tandis que la Convention relative aux droits de l’enfant (1989) a reconnu les enfants comme titulaires de droits à part entière. L’impact de l’ONU s’apprécie sur le moyen et le long terme, à travers l’action coordonnée de ses Fonds et Programmes (PAM, UNICEF, HCR, PNUD).
Ses échecs ?
Au Rwanda, après l’attentat contre les présidents du Rwanda et du Burundi en avril 1994, la communauté internationale n’a pas mesuré l’ampleur de la catastrophe et n’a pas réagi à temps. Toute l’attention était concentrée sur le changement de régime en Afrique du Sud après la libération de Nelson Mandela et la fin de l’apartheid. En quelques semaines, plus de 800 000 personnes ont été tuées au Rwanda. Un an plus tard, en juillet 1995, en Bosnie-Herzégovine, les casques bleus de la FORPRONU n’ont pas pu empêcher le massacre de 8 300 musulmans pris en otages par les forces serbes à Srebrenica. Soumises à des règles d’engagement militaire très restrictives par le Conseil de sécurité, les troupes de l’ONU chargées de protéger les populations civiles se sont trouvées impuissantes dans d’autres contextes : au Congo (RDC), en Somalie, au Mali où plus de 300 casques bleus ont été tués au cours d’opérations de la MINUSMA entre 2013 et 2023.
Ne faudrait-il pas réformer le Conseil de sécurité ?
On en est loin. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, qui disposent du droit de véto, ont des intérêts géopolitiques divergents et se satisfont de la situation. Ils dominent ainsi l’organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité collective. Sa légitimité est entachée par les actions menées hors du droit international par des pays fondateurs. Je parle de l’invasion de la Crimée puis de l’Ukraine par la Russie et des « frappes » des Etats-Unis contre l’Irak puis l’Iran, sans accord du Conseil.
Vous dites que l’ONU peut être sauvée. Un vœu pieux ?
Forte de ses 193 membres, l’ONU est la seule enceinte qui réunit et fait dialoguer tous les pays du monde. Elle est irremplaçable et doit être renforcée. Elle peut l’être par l’action déterminée de ses grandes agences spécialisées qui doivent gagner en indépendance et être mieux coordonnées. Des personnels compétents, souvent visionnaires, sont à même d’apporter leur leadership dans les domaines essentiels pour l’humanité : climat, intelligence artificielle et prolifération nucléaire. On ne parle pas assez des dangers de la prolifération nucléaire.
Outre les cinq puissances nucléaires reconnues (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie), l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord possèdent l’arme nucléaire. L’Iran dispose des capacités techniques pour y parvenir et d’autres pays de la région voudraient aussi l’obtenir à plus long terme.
Que peut faire l’ONU par rapport aux trois grands périls que vous citez ?
Elle a les mains liées dès lors que les États membres ne lui accordent pas un mandat clair et sans équivoque. Le principe de souveraineté des États et le poids du Conseil de sécurité conditionnent sa capacité d’intervention. Kofi Annan disait : « Je suis le Secrétaire, pas le Général ». L’ONU ne dispose pas d’une armée autonome et dépend entièrement des contributions des États, tant pour ses moyens militaires que financiers. Ses marges de manœuvre sont étroites, face aux crises dans lesquelles les intérêts des grandes puissances divergent. Par ailleurs, certains États tiennent un discours public favorable au multilatéralisme et à la paix, tout en adoptant des positions plus prudentes, voire contradictoires, dès qu’il s’agit de négocier ou d’agir. Dans ce jeu diplomatique, la logique des rapports de force et des intérêts stratégiques reste déterminante. Cela dit, des personnalités et des États peuvent ponctuellement jouer de leur influence. Des figures comme Nelson Mandela et Luiz Inácio Lula da Silva ont porté des visions politiques donnant place au dialogue, à la justice internationale et au multilatéralisme. La crise que traverse l’ONU est le reflet des rapports de force des États fondateurs face aux attentes des pays du Sud, impatients de participer pleinement à la prise de décisions au sein de l’Organisation, comme l’ont exprimé l’Afrique du Sud et le Brésil.
N’est-ce pas la fin la Genève internationale ?
Je ne le crois pas. Même si des centaines d’emplois ont été délocalisés à Rome ou Nairobi afin de réduire les coûts, les grandes organisations multilatérales demeurent solidement implantées sur la rive droite du Léman. Genève conserve des atouts majeurs : une longue tradition diplomatique et des infrastructures particulièrement efficaces. Pour rester centrale dans la gouvernance mondiale, la Suisse devrait repenser ses formes de coopération internationale, favoriser des partenariats entre acteurs publics et privés et faciliter l’implication d’ONG capables de porter la voix des plus jeunes à l’ONU.
Un recours à des financements privés ne risque-t-il pas d’entraîner des distorsions ?
Les États ne sont pas exempts de biais : ils peuvent, tout autant que le secteur privé, défendre leurs intérêts et influencer les orientations de l’aide accordée. Les États-Unis et d’autres pays donateurs imposent leurs priorités et leurs conditions – ce que l’on nomme pudiquement l’aide liée. Après avoir éliminé brutalement 42 milliards de dollars de l’USAID, Donald Trump exige, pour accorder un financement, la suppression de tout projet jugé « woke » ou contraire à ses valeurs conservatrices.
A Genève, l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation, GAVI, est un modèle de partenariat public-privé. Créée en 2000, GAVI a permis la vaccination de plus d’un milliard d’enfants et a contribué à réduire considérablement le coût des principaux vaccins. Autre modèle, UNITAID lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme grâce à des financements innovants dont la taxe sur les billets d’avion.
Vous avez été témoin de famines, de massacres, comment vous-êtes-vous protégée ?
L’écriture de mon livre a été une épreuve. En juillet 1994, à Goma (Zaïre), à la frontière du Rwanda, j’ai été confrontée à des scènes insoutenables : par centaines, les victimes d’une épidémie de choléra mourraient sur le bord des routes de l’exil. Soldats et volontaires ramassaient les cadavres et les portaient dans des camions avant de les ensevelir dans des fosses communes. Je n’arrive pas à oublier les grands blessés du génocide, mutilés à la machette, les enfants terrifiés, isolés et profondément traumatisés. Il m’a été difficile d’en parler et de trouver les mots pour le dire.
A mon retour en Suisse, la musique de Bach m’apportait un apaisement. Aujourd’hui, face aux risques liés au réchauffement climatique, au développement vertigineux de l’IA et à la prolifération nucléaire, j’ai l’impression que nous vivons en somnambule.
