De Nuremberg en 1946 à Genève en 2020: La vie longue et multiple d’un ancien de l’ONU
Yves Beigbeder jeune et maintenant
Posted on 8 Oct 2020
Study for a British university degree in Geneva

C’est difficile de résumer une longue vie. Ce n’est pas la durée de la vie qui complique l’exercice, mais les surprises, les défis, les opportunités qui me guettaient constamment et changeaient son cours à tour de rôle.

Un parcours sinueux et divers

J’ai eu la chance d’avoir un travail satisfaisant, et je veux croire utile, avec le piment de la diversité géographique et culturelle du milieu international.

Ma première aventure a été de rejoindre à 20 ans, en 1944, un maquis FFI en Auvergne, sans batailles (les Nazis se retiraient du sud de la France), et donc sans gloire.

Coup de chance inespéré en 1946 qui allait changer mon destin, : mon oncle Henri Donnedieu de Vabres, professeur de droit pénal à la Sorbonne, est nommé juge au Tribunal International chargé de juger les principaux criminels de guerre à Nuremberg, limité aux quatre Etats fondateurs, les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’URSS et la France, qui ont chacun nommé un juge, un juge adjoint et des procureurs.

Le procès de Nuremberg. En bleu, Yves Beigbeder.

Mon oncle me demande de le rejoindre pour rédiger des comptes-rendus des débats du procès concernant 7 des 22 accusés. Licencié en droit sans expérience, du haut de mes 20 ans, je suis brusquement plongé dans la grande Histoire du 20e siècle, avec l’opportunité de la vivre et la documenter.

Les comptes-rendus du procès, ainsi que les journaux et les médias de l’époque ont tout raconté pour la postérité, en espérant que l’histoire ne se répète pas et que l’humanité ne replonge plus dans une crise globale.

Le procès eut lieu dans un Nuremberg en ruine, dans la zone américaine de l’Allemagne occupée où seul le Tribunal avait été restauré par les Américains. L’efficacité et les ressources américaines étaient impressionnantes pour un jeune français sortant d’une France dévastée. J’admirais les interprètes multi-langues qui pratiquaient la nouvelle technique de l’interprétation simultanée.

« Le procès de Nuremberg est à l’origine du droit pénal international et a servi de modèle pour les tribunaux pénaux internationaux créés plus tard, et pour la Cour pénale internationale »

Un des témoignages les plus impressionnants fut celui de Rudolf Hess, commandant du camp d’extermination d’Auschwitz de mai 1940 à décembre 1943, appelé comme témoin par un des accusés et qui donna des preuves des atrocités nazies. Hess déclara calmement avoir envoyé à la mort dans les chambres à gaz près de deux millions de personnes (les estimations actuelles sont de 1,1 million de morts). Il avait été convaincu qu’il s’agissait d’empêcher les Juifs d’annihiler le peuple allemand. Il a aussi donné des détails sur les expériences médicales nazies. C’était impressionnant de voir ces grands dignitaires nazis soumis à une justice internationale : onze furent condamnés à mort pour leurs crimes, sept à des peines de prison, trois furent acquittés.

Bien que justice des vainqueurs, ce procès a été le premier tribunal international à juger de hauts responsables civils et militaires de crimes contre la paix et de crimes contre l’humanité. Il est à l’origine du droit pénal international et a servi de modèle pour les tribunaux pénaux internationaux créés plus tard, et pour la Cour pénale internationale.

L’après Nuremberg

Après le cauchemar mondial, le rêve américain se plante devant moi. J’ai quitté Nuremberg en août 1946 pour l’université d’Indiana, à Bloomington, où j’ai obtenu un diplôme de MsC en pédagogie et psychologie. J’ai pu vivre, en vrai et en direct, la sensation que le futur serait meilleur, que tout serait possible et que la paix, le progrès et le développement seraient inévitables.

Les 70 ans du procès de Nuremberg.

De retour en France, j’ai d’abord travaillé dans un bureau de psychologie appliquée à Paris, puis, en 1951, attiré de nouveau par l’international, j’ai décroché un contrat au service du personnel de la FAO à Rome. L’ambiance était stimulante avec l’agrément des ressources culturelles de Rome et de l’Italie.

L’aventure africaine

Je ne sais pas très bien si c’est moi qui ai cherché l’Afrique ou si c’est l’Afrique qui m’a cherché, mais en 1955, j’ai rejoint le Bureau régional pour l’Afrique de l’OMS à Brazzaville, comme chef du personnel. Le Bureau de l’OMS n’avait alors qu’un seul médecin africain. En Afrique j’ai pris conscience de la vie de populations dans un pays colonisé, et des innombrables obstacles à leur développement.

Après trois ans à Brazzaville, j’ai été transféré à Copenhague comme chef du personnel au Bureau régional pour l’Europe et, en 1961, j’ai été transféré au siège à Genève, où j’ai terminé comme chef adjoint du personnel. A partir de Genève, j’ai été envoyé en mission dans des bureaux régionaux à Alexandrie, à New Delhi et à Ouagadougou, siège du Programme de lutte contre l’Onchocercose.

« Coup de chance inespéré en 1946 qui allait changer mon destin : mon oncle Henri Donnedieu de Vabres, est nommé juge au Tribunal International chargé de juger les principaux criminels de guerre à Nuremberg. »

Même avec un bagage professionnel, culturel et tant de vécu, Nuremberg restait indélébile.  Je suis donc revenu au sujet de Nuremberg quand l’opportunité s’est présentée de donner des cours sur la justice internationale dans des universités à Genève, Paris et en Amérique du Nord. La création des tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie, le Rwanda, la Sierra Leone, le Cambodge, le Liban et la création de la Cour pénale internationale en 2002 ont renouvelé mon intérêt pour la lutte contre l’impunité des principaux dirigeants politiques et militaires. Pour donner suite à de nombreux livres et articles sur les organisations et administrations internationales, j’ai publié cinq livres sur les tribunaux pénaux internationaux entre 1999 et 2011.

Une retraite active avec Greycells

Finalement, après ma retraite de l’OMS, j’ai défendu des fonctionnaires internationaux comme conseiller juridique devant les Tribunaux administratifs de l’OIT et de l’ONU tout en participant aux comités exécutifs d’associations de retraités de l’OMS, de l’ONU, et à Greycells.

J’écris ces lignes du fond du confinement et du haut de mes 93 ans. Je pense fort aux jeunes qui commencent leur parcours au milieu de la pandémie du COVID-19. Cette fois l’ennemi n’est ni localisé ni personnalisé ; il est partout. Jean Paul Sartre s’est trompé, l’enfer n’est pas les autres, l’ennemi n’est pas les autres. Si de Nuremberg à COVID-19 il y a une seule chose à retenir, c’est que nous sommes tous, ensemble, la solution.

« J’écris ces lignes du fond du confinement et du haut de mes 93 ans. Si de Nuremberg
à COVID‑19 il y a une seule chose à retenir, c’est que nous sommes tous, ensemble, la solution. »

* Yves Beigbeder est un ancien fonctionnaire international à la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, en anglais Food and Agriculture Organization of the United Nations) et l'OMS (l'Organisation mondiale de la santé) . Il est membre de Greycells (l'association des anciens fonctionnaires internationaux pour le développement).