C’est déjà demain
Camille Ammoun
Posted on 17 Aug 2020
Study for a British university degree in Geneva

Huit ans plus tard, Beyrouth. Comment ne pas reprendre l’écriture ?

Mes larmes coulent encore, mon cerveau refuse la réalité. Je suis éventrée. Amputée d’une partie de moi-même. Je respire encore pourtant. Mon souffle s’arrête, reprend, s’accélère, s’achève en de longs soupirs. Ou en pleurs, à nouveau.

Sur mon bras, une blessure, somme toute superficielle. Peut-être un, deux, voire trois points de suture au plus, en temps normal. Je n’ai pas mal.

De ma gorge à mon estomac, le serrement, le noeud, la douleur. Jusqu’à l’asphyxie. Jusqu’à vomir.

Je ne sais même pas comment je suis encore en vie. Il aurait suffit de quelques secondes, de quelques centimètres, d’un autre hasard. Pour moi, comme pour d’autres. Comme pour ceux qui ne sont plus. Comme pour ceux que j’aime et qui font de chaque départ un arrachement, et de chaque retour une joie.

Tony Maalouf

Mon corps souffre d’une plaie béante et muette en son centre. Comme ces maisons historiques dévastées dont il ne reste des trois arcades qu’un immense trou. Comme une tête sans visage. Sans même un cri. Sans savoir si demain sera encore possible.

J’ai mal. J’ai mal à mon côté gauche, endolori par le souffle. J’ai mal à mon coeur, endeuillé par l’horreur. J’ai mal au cerveau, embrumé par les pensées confuses. La pensée de la seconde d’avant le 4 août à 6h07. Et toutes celles qui suivent.

Je ne sais même pas comment je sais qu’il était 6h07. Peut-être la photo d’une horloge arrêtée dans un appartement dévasté. Mais à partir de là, le processeur cérébral s’emballe et bogue, à la fois. Les pensées se bousculent… Et si… Ou si… Toutes finissent de la même manière, par un haut-le-coeur.

Mais la pire d’entre elles, la pire, la plus insidieuse, la plus difficile à supporter, la plus révoltante, celle qui ouvre un registre de nouveaux vocables, celle qui donne envie de mordre, de crier, de pleurer encore plus, de hurler, c’est celle qui me susurre, tout bas, comme une vérité qu’on cherche à éviter, que ce n’était pas, somme toute, inévitable. Que ce n’était pas un destin. Que, tout au contraire, c’est le résultat de responsabilités individuelles, prises dans leur unicité et dans leur collectivité. Que d’aucuns le clament haut et fort. Je questionne mes choix. Des milliers de fois plutôt qu’une. Quelle est ma part de responsabilité ? Qu’ai-je fait ? Qu’avons-nous fait ? Aurais-je pu, aurais-je dû en faire plus ? Faire différemment ? Faire autre chose ? Voter mieux ? Convaincre plus ? Construire cette troisième voie que je cherchais déjà, huit ans plus tôt ? Comment ? Pourquoi ?

Et pendant que je me questionne, je retrouve quelque part, mélangée à l’angoisse, nouvelle, du 4 août 6h08, mélangée aux larmes, mélangée, pour la première fois, à la peur, mélangée à la stupeur du choc, la colère.

La colère qui pointe, mais que je n’ai pas encore la force d’assumer. 

La rage qui couve, comme les cendres encore chaudes sous le reste des silos de Beyrouth.

Le désespoir aussi, parce que les émotions ne sont pas linéaires. Parce que l’espoir, ce sale espoir, comme l’appelle l’Antigone d’Anouilh, n’est pas au rendez-vous. Parce qu’il s’amenuise avec les heures qui passent pour ceux qui cherchent encore un être cher. Parce que le discours officiel, si tant est qu’il existe, n’a pas encore changé d’un iota. Parce que l’insupportable est multiplié cent fois, mille fois, cent mille fois par le non-dit et le déni de responsabilité, pris jusqu’à son paroxysme par l’absence d’empathie du pouvoir et par l’ampleur du gouffre qui sépare ceux qui souffrent de ceux qui semblent incapables de comprendre l’étendue de cette même souffrance. Et ce, malgré l’énormité de ce qui s’est produit. Malgré les images, insoutenables. Malgré les milliers de regards hagards croisés dans la rue. Malgré le bruit incessant du verre qui se brise, jour et nuit, depuis plus de 48 heures. Malgré les millions de vies anéanties en une seconde. Malgré un pan d’histoire brusquement éradiqué.

Camille Ammoun

Et puis enfin, cette insupportable incertitude. Ne pas savoir ce qui s’est réellement passé et douter de jamais le savoir. Spéculer sur l’étendue des possibles. En choisir un ou plusieurs ne change rien. L’incertitude nous ronge, mine les conversations, polarise alors même que la douleur est incommensurable et qu’il faudrait, pour l’amadouer, commencer par appréhender l’incompréhensible. Se dire que tous les scénarios pointeraient au même constat d’échec d’un système gangréné n’est même pas un amer lot de consolation. 

Le jour se lève, je suis inconsolable.

* Nadine Chéhadé est née en 1977 à Beyrouth. Après des études de littérature et d'économie, suivies au Liban et en France, elle travaille actuellement au CGAP, entité du groupe Banque Mondiale, spécialisée dans l'inclusion financière, où elle couvre le monde arabe. Elle a démarré son blog en 2006, lors de la guerre de 33 jours. Des extraits ont été publiés dans "Beyrouth, été 2006" (Les Bords Perdus) et dans "Beyrouth XXIe siècle" (Pensée du Midi).