Dans les couloirs feutrés de l’hôpital de Genève les hôpiclowns sont de retour pour le plus grand bonheur des enfants confinés dans les chambres, des parents et des soignants. Ils débarquent, costumes bariolés, klaxon strident, s’annoncent bruyamment, interpellent ceux qu’ils croisent, sèment blagues et rires.

Cela fait une trentaine d’années qu’ils créent des bulles d’évasion, à grand renfort d’incursions dans l’imaginaire, au sein d’un univers structuré dominé par le sérieux du personnel hospitalier, les contraintes et le rythme des soins, la gravité et l’inquiétude que suscitent certaines situations.

« Cette aventure magnifique a débuté en 1996 à l’hôpital des enfants de Genève (HUG), se souvient Anne Lanfranchi, clown et ex-directrice de l’association Hôpiclowns. Elle est le fruit d’une rencontre entre la doctoresse Suter et Caroline Simonds, alias docteur Girafe. La première, qui dirigeait le service de pédiatrie des HUG, était persuadée qu’outre les traitements, un enfant hospitalisé a besoin de jeu, d’émotion et de légèreté ; la deuxième avait fondé Le Rire Médecin en France en 1991. Au départ, on s’est heurté à pas mal de réticences. Certains soignants craignaient qu’on fasse trop de bruit, qu’on dérange et que les règles strictes d’hygiène ne soient pas respectées. Il a fallu convaincre. Nous avons fini par gagner la confiance du corps médical et des familles. Nous sommes désormais intégrés dans la programmation de l’hôpital. »

C’est que loin du cliché du clown de cirque qui enchaîne galipettes et tartes à la crème, le clown hospitalier est un équilibriste de l’émotion et un professionnel de la relation humaine. Comédien, formé aux techniques d’improvisation, à la psychologie et à la déontologie du milieu médical, il actualise ses compétences via différentes formations. Pas question pour autant de se substituer aux soignants ou de remplacer les soins médicaux. Il n’est pas là non plus pour faire du spectacle mais pour créer des temps de répit. Derrière le nez rouge, il a un véritable projet thérapeutique. Le rire libère des endorphines et de la dopamine qui sont des analgésiques naturels. Il détend l’atmosphère, ce qui facilite les soins et brise la solitude.

Avant d’entrer dans une chambre, les hôpiclowns s’entretiennent avec le personnel soignant, puis frappent à une porte : l’aventure commence à condition que le patient accepte leur présence. Rien n’est imposé. Dans cet univers où l’enfant subit les soins, le clown est le seul à lui redonner le pouvoir de dire « oui » ou « non ». « Nous devons être attentifs à la nature du « non », précise Hélène Beausoleil, clown et co-directrice de l’association. Ils sont plus fréquents chez les adolescents. L’un d’eux avait confié à son thérapeute qu’étant plein de tristesse et de colère, il n’avait vraiment pas envie de rire ni de voir des clowns qui représentent la joie. Mais il suffit parfois d’échanger deux phrases ou de faire une petite bêtise pour qu’un « non » se transforme en « oui ». Chacune de nos interventions est une création unique. »

Les hôpiclowns travaillent toujours en duo. Ils s’organisent en fonction des disponibilités des uns et des autres et d’un équilibre nécessaire entre les nouveaux venus et des clowns expérimentés. Les combinaisons changent, les univers se confrontent et s’enrichissent. L’un lance une idée, l’autre la transforme : une perfusion devient un micro de rock star, une chambre se change en scène de théâtre miniature.

Le champ d’action des hôpiclowns n’en finit pas de s’élargir : par unités de réadaptation et rééducation, Etablissements médico-sociaux, Centre pour familles migrantes. 

« Lorsqu’on intervient auprès des personnes âgées, on ne s’appuie pas sur les mêmes ressorts, précise Hélène Beausoleil. On veille à ne pas les infantiliser. Il s’agit surtout de provoquer des échanges et des rencontres de qualité. Ce qui nécessite de s’adapter aux différentes pathologies, dont des troubles cognitifs comme la maladie d’Alzheimer. On sollicite la mémoire des aînés, on esquisse des pas de danse, on revient sur des chansons ou des histoires d’autrefois. S’il arrive que certains nous mettent d’emblée à la porte, la plupart ont les larmes aux yeux quand on arrive ou quand on part. »

« Nous intervenons aussi dans des centres pour migrants que nous transformons en terrains de jeux, poursuit Anne Lanfranchi. Faute de parler les langues des résidents, des liens se tissent à travers des gestes, des chants, des rires. » 

A NE PAS MANQUER :

Hôpiclowns, une histoire de rencontres, publié aux éditions Slatkine, est un récit à plusieurs voix, construit autour de témoignages, de scènes vécues, de photographies et de réflexions sur la place de l’imaginaire dans le soin. Il raconte comment les clowns sont devenus une présence familière dans plusieurs institutions. Ce livre rappelle que le soin ne passe pas seulement par les traitements, mais aussi par la relation, l’écoute et la capacité à préserver une part de jeu et d’humanité même dans les moments les plus difficiles. Les photographies occupent une place essentielle. Des illustrateurs genevois, comme Zep, Patrick Chapatte ou Adrienne Barman, proposent leur vision de l’action des Hôpiclowns.


READ MORE ARTICLES FROM 

OTHER