A la tête de la Collection de l’Art Brut, fondée suite à une donation du peintre Jean Dubuffet, Sarah Lombardi préserve l’héritage du peintre tout en s’adaptant aux enjeux contemporains. Elle renouvelle le regard porté sur des œuvres hors normes et défend une vision vivante de cet art singulier. A l’occasion de la célébration des 50 ans de la Collection, elle présente une exposition qui met en lumière le rôle de la Suisse dans la valorisation de ces créations aussi spontanées qu’indomptables.

Comment définissez-vous l’Art Brut ?

C’est un concept artistique qui s’est développé au XXème siècle en dehors des circuits culturels traditionnels. Il regroupe les œuvres d’autodidactes. Ce sont souvent des marginaux, des cabossés de la vie qui ont eu des parcours chaotiques et divers traumatismes. Un événement déclencheur peut les amener à se tourner vers la création qui devient une nécessité vitale.

Qu’est-ce qui a amené Jean Dubuffet à s’intéresser à l’Art Brut ?

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Dubuffet est de plus en plus critique vis-à-vis de la culture qu’il juge trop figée. Il interroge les codes de l’art, rejette l’idée d’un art réservé à une élite, utilise des matériaux qui ne sont pas considérés comme artistiques comme du végétal, du goudron, du plâtre, de la terre, etc. Tout en poursuivant son aventure artistique, il s’intéresse de plus en plus à des créations en dehors du monde de l’art comme des dessins d’enfants ou les œuvres de personnes internées en hôpital psychiatrique. Très marqué par les travaux rassemblés par le psychiatre allemand Hans Prinzhorn, qui avait étudié l’art des aliénés, il commence à collectionner des œuvres, invente et formalise l’expression Art Brut. En 1948, il fonde la Compagnie de l’Art Brut. En 1971, il lègue un peu plus de 5000 œuvres et ses archives à la ville de Lausanne.

Votre musée a-t-il une mission spécifique ?

A l’instar de tous les musées, nous conservons, étudions et exposons des œuvres, mais nous sommes les seuls à nous consacrer uniquement à l’Art Brut. Nous veillons à faire connaître et reconnaître cet art créé en dehors des circuits traditionnels, voire à changer le regard du public sur ces créations. Ce qui passe par l’organisation d’expositions, l’édition de livres, de catalogues et de documentaires. Grâce à des achats et des dons, la Collection compte désormais quelque 70 000 œuvres : c’est la plus grande collection d’Art Brut au monde, qui contient le noyau historique formé par Dubuffet.

Quelle est la différence entre l’Art Brut et l’Art -thérapie ?

Dans le cadre de l’Art-thérapie, l’art est un outil pas une finalité. La création artistique est utilisée pour soigner ou accompagner une personne afin de l’aider à exprimer ses émotions, dépasser des traumatismes et mieux se comprendre. Cette pratique est encadrée par des professionnels du soin. Dans le cadre de l’Art Brut, il ne s’agit pas de créer pour guérir, même si le processus de création peut être apaisant ; la maladie mentale ne fait pas partie des critères qui définissent ce concept. Il s’agit d’exister, d’exprimer sa créativité en toute liberté. Si la collection de Dubuffet comprend beaucoup d’œuvres émanant de patients d’hôpitaux psychiatriques, c’est surtout parce que c’étaient des lieux très éloignés de la culture et qu’il était à la recherche de productions qui n’avaient pas été influencées par les codes de l’art. Ces productions ont longtemps été perçues comme les symptômes d’une maladie. Grâce au travail de Dubuffet, on considère désormais que ce sont des œuvres à part entière, cohérentes, esthétiques, et souvent porteuses d’un sens auquel nous n’avons pas toujours accès.

Qu’est-ce qui distingue l’Art Brut de l’art contemporain ?

C’est surtout une question d’intention. Les autrices et auteurs d’Art Brut ne cherchent pas à faire de l’art, ni à être reconnus. Ils travaillent sans code ni formation alors que les artistes d’art contemporain ont un projet artistique conscient et sont le plus souvent intégrés dans le monde de l’art via des écoles, des galeries ou des musées.

Comment choisissez-vous les artistes que vous exposez ou intégrez à vos collections ?

Ils nous sont le plus souvent signalés par des familles et par « nos sentinelles » ; ce sont des chercheurs, des anthropologues ou de simples citoyens qui découvrent des créatrices ou créateurs au cours d’un périple ou d’une activité. Pour établir qu’il s’agit bien d’Art Brut et pas de l’émanation d’une pratique inscrite dans la culture populaire, il importe toujours de replacer l’œuvre dans son contexte.

Est-ce vous travaillez encore avec des hôpitaux ?

Nous travaillons peu avec des institutions de soin. L’hôpital n’est plus un lieu de découvertes. Il est rare que des patients soient internés à vie. En outre, l’usage de la pharmacologie a en partie éteint la créativité en atténuant certaines souffrances, en édulcorant l’imaginaire. 

De nos jours, ce sont notamment les EMS qui deviennent les foyers d’une forme de marginalité. Ils abritent de vrais talents. Certaines personnes, qui n’attendent plus rien et qui ont du temps, se lancent dans la création autant par besoin que par envie.

Peut-on encore parler d’art hors système quand les œuvres sont exposées dans des musées et des galeries ?

En effet, la situation de l’Art Brut est paradoxale. Pour Dubuffet, il devait englober des œuvres produites sans intention artistique, en dehors des musées et du marché de l’art. Ce qui a changé, c’est la manière dont ces œuvres sont reçues, donc le contexte de réception. Désormais, le système reconnaît cet art. Des œuvres sont exposées dans des musées et des galeries. Notre musée participe à cette valorisation : faire partie de nos collections opère désormais comme une sorte de label.

Quels risques pour ces artistes vulnérables à bien des égards ?

Ils ne sont pas outillés pour faire face au marché de l’art et à la notoriété. En outre, ils ne cherchent pas la reconnaissance. Nous devons donc être très vigilants. Lorsqu’une galerie s’intéresse à l’un d’eux, nous transmettons sa demande sans la mettre directement en contact avec l’artiste. Il revient à ce dernier d’y donner suite ou pas. En France, EG Art par exemple met en lien certains artistes avec des collectionneurs et des institutions. Elle agit comme un relais entre des artistes souvent invisibles et fragiles et de potentiels acquéreurs. 

A NE PAS MANQUER :

L’EXPOSITION « ART BRUT EN SUISSE : DES ORIGINES DE LA COLLECTION A AUJOURD’HUI »

Elle se tient jusqu’en septembre à la Collection de l’Art Brut, un musée installé dans un château du XVIIIe siècle à Lausanne. Organisée à l’occasion des 50 ans du musée lausannois, elle présente plus de 300 œuvres – dessins, peintures, sculptures, écrits – réalisées par des artistes suisses ou ayant créé en Suisse. Elle rappelle aussi les liens que le français Jean Dubuffet entretenait avec la Suisse où il s’était rendu dès 1945 et avait rencontré des psychiatres, des artistes et collecté les œuvres de pensionnaires des hôpitaux, de prisonniers et autres marginaux. Elle braque aussi les projecteurs sur le rôle de catalyseur joué par la Suisse dans la naissance et la valorisation de cet art singulier. Certaines œuvres proviennent du fond légué par Dubuffet, d’autres ont été intégrées à la Collection de l’Art Brut entre 1976, date de l’ouverture du musée, et aujourd’hui.

Mes coups de cœur : l’univers vibrant et coloré d’Aloïse Corbaz ; les compositions graphiques d’Adolf Wölfi qui mêlent dessins, collages, écritures et partitions musicales ; les paysages alpestres et les motifs animaliers de Hans Krüsi.

En lien avec l’exposition, de nombreuses activités à l’attention du grand public et de la jeunesse : une immersion dans l’Art Brut à travers le cinéma, la littérature, le théâtre, la musique, la photographie ou encore la bande dessinée, avec des rencontres, spectacles, projections et concerts : artbrut.ch/fr/programme-des-festivites

Dès octobre et jusqu’en avril 2027, le musée présentera le travail d’Armand Schulthess qui avait transformé sa propriété au Tessin en un jardin philosophique et encyclopédique en accrochant aux arbres des assemblages sur lesquels était inscrits ses écrits, des titres de livres et autres éléments de savoir.


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